Ordo Fratrum Minorum Capuccinorum

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updated 10:38 AM CET, Dec 5, 2019

Kenya : germes de paix entre chrétiens et musulmans à Garissa

Histoires de coexistence entre fidèles des deux religions, le souvenir des attentats par les milices de al-Shabbab, le retour au calme, le dialogue interreligieux, les œuvres de l’Église... Tout cela dans une entrevue avec l’Évêque Joseph Alessandro.

CRISTINA UGUCCIONI À GARISSA

Le diocèse de Garissa, situé au nord-est du Kenya, à la frontière avec la Somalie, occupe 145 000 kilomètres carrés, soit un tiers du pays. Plus d’un million de personnes y habitent, dont 98 % se réclament de l’Islam. Les catholiques ne sont qu’environ huit mille, soit 0,8 % de la population. Ceux-ci proviennent généralement d’autres régions du Kenya : ils sont répartis en sept paroisses et peuvent compter sur 15 prêtres et quatre communautés de religieuses. Malheureusement dans les dernières années cette région a été durement frappée par les milices somaliennes al-Shabbab qui ci sont livrées à de nombreux attentats. Le plus grave est survenu en avril 2015 quand les terroristes ont fait intrusion à l’université de Garissa tirant partout et prenant des dizaines de personnes en otages. Ils ont laissé partir les musulmans et tué les jeunes chrétiens. Les victimes furent au nombre de 148 : 147 étudiants et 1 gardien.   

L’embuscade

L’évêque de ce diocèse est le Père Joseph Alessandro : originaire de Malte, 73 ans, il est membre de l’Ordre des Frères Mineurs Capucins. Il est arrivé au Kenya pour la première fois en 1989 et, en 1993, il a été victime d’une embuscade : un groupe de terroristes (les Shifta) l’ont arrêté alors qu’il conduisait son véhicule et, après avoir tiré sur lui, l’ont volé. Après de nombreuses interventions chirurgicales en Angleterre, il a fait sa convalescence dans son pays, où ses frères l’ont élu comme Provincial. Une fois son mandat terminé, il a demandé de pouvoir retourner au Kenya, dans le secteur de Garissa, où les prêtres étaient peu nombreux et l’évêque, dont la santé était fragile, avait besoin d’aide. Il a été nommé évêque- coadjuteur en 2012; c’est depuis 2015 que le Père Alessandro est à la tête du diocèse. Dans cette discussion avec le Vatican Insider il raconte la vie du diocèse et la qualité des liens entre les chrétiens et les musulmans.  

Comment décririez-vous la situation actuelle à Garissa?  

« Le calme et la tranquillité sont revenus. Après l’attentat à l’université beaucoup de chrétiens ont préféré quitter la cité et retourner dans leurs villages d’origines ou bien déménager dans en région et venir à Garissa pour le travail durant le jour. Ils sont maintenant revenus vivre en ville; elle est sécuritaire, car le gouvernement a renforcé la présence des forces de l’ordre et celles-ci continuent à protéger les églises. En fin de compte, les milices somaliennes al-Shabbab ne visent plus les civils, mais les forces de l’ordre déployées à la frontière avec la Somalie. L’université est rouverte et un bon nombre de jeunes catholiques la fréquentent. Nous offrons à ceux-ci un accompagnement ainsi que des rencontres de prières et des célébrations eucharistiques. Cet attentat qui a visé en particulier les chrétiens, ce qui était déjà arrivé avant, a été horrible. Toutefois ces terroristes ne s’en prennent pas seulement aux chrétiens : en fait, en Somalie ils continuent de sévir aussi en des endroits où il n’y a pas de chrétiens. Au Kenya, le but principal des terroristes al-Shabaab est de forcer le gouvernement à retirer les troupes qu’il a envoyées en Somalie pour les combattre ».

Comment étaient les relations entre chrétiens et musulmans dans la région par le passé?   

« Elles étaient bonnes. Pas nécessairement avec le gouvernement par contre. Avant l’indépendance des Anglais (en 1963), la majeure partie du territoire de Garissa appartenait à la Somalie. Puis elle fut rattachée au Kenya et la tribu somalie — plutôt fermée — s’est retrouvée divisée. Ce qui a causé de nombreux problèmes : sur notre territoire, les Somalis se sentent somaliens et ont de la famille au-delà de la frontière. Et pour un certain temps, un groupe de terroristes, les Shifta, a été actif par ici. Ces gens ont accompli des actions violentes (agressions, vols), mais ils n’avaient pas la radicalité ni la violence de al-Shabbab ».

Quelle est l’opinion des résidents musulmans sur le territoire de Garissa au sujet de al-Shabbab?  

« Ici, les musulmans — qui sont de plusieurs tribus, dont deux très ouvertes envers les chrétiens — sont amicaux et pacifiques. Ils retiennent que l’Islam est une religion de paix : ils n’appuient pas les terroristes. Mais quelques-uns ont peur de condamner ouvertement ce groupe, soit à cause de possibles représailles contre leur famille en Somalie soit qu’ils appartiennent à la même tribu que les terroristes et craignent d’être considérés comme des traitres. Ces musulmans souffrent et se taisent : ils ont peur des attentats, et en même temps ils redoutent d’aller à la police afin de dénoncer les coupables. Par contre, depuis quelque temps l’armée a pu compter sur la collaboration de personnes de foi islamique. L’Église catholique est considérée avec sympathie et admiration par les musulmans pour toutes les œuvres qu’elle a faites ici. Il est arrivé plus d’une fois que des fidèles islamistes nous ont dit, à nous les prêtres : "C’est un vrai péché que — parce qu’étant chrétiens — vous deviez aller en enfer; vous êtes tellement bons!” ».

Quelles œuvres sociales avez-vous fondées dans le diocèse?  

« En plus de la cure pastorale, nous avons quelques cliniques, un hôpital, un centre de réadaptation pour enfants handicapés, un orphelinat pour filles et quelques écoles primaires. En outre, nous avons institué cinq groupes pour la promotion de la femme et une distribution régulière de nourriture et de biens de première nécessité pour les plus pauvres. Chaque personne étant un enfant de Dieu, elle a une dignité inviolable, doit être aimée et respectée. C’est cela que nous désirons transmettre par le biais de nos œuvres qui sont pour toute la population. Les écoles, par exemple, sont fréquentées par les enfants chrétiens et musulmans. Nous sommes persuadés que l’institut scolaire catholique peut jouer un rôle décisif dans l’édification d’une société rassembleuse et pacifique. Les parents musulmans ont confiance en nous, nous estiment et se disent contents d’envoyer leurs enfants dans nos écoles; ils savent que nous nous passionnons pour la formation humaine des jeunes générations. Nous transmettons aux élèves les valeurs évangéliques (qui sont universelles), c’est-à-dire l’amour pour le prochain, la justice, la paix et le pardon. Les enfants les assimilent, et en étudiant et en jouant ensemble, ils apprennent à vouloir le bien de l’autre, à vivre ensemble, à ne pas considérer comme ennemi celui qui fait partie d’une autre tribu ou professe une religion différente. Nous semons, confiant que cela portera du fruit ».  

Comment se fait le dialogue interreligieux dans votre diocèse?  

« Nous avons toujours promu le dialogue interreligieux par différents projets. Il y a quelques années, la conférence épiscopale des États-Unis a financé un programme biennal de dialogue qui prévoyait des rencontres régulières dans chaque paroisse entre des groupes de femmes, des groupes de jeunes, d’adultes et aussi des groupes d’autorités religieuses. L’objectif était d’apprendre à se connaître, de se rencontrer face à face et éviter les conflits possibles. Les jeunes organisaient aussi ensemble des compétitions sportives. Le financement de ces rencontres est terminé, mais les groupes se réunissent encore. Les résultats sont très encourageants. Par exemple, récemment dans une paroisse le groupe interreligieux des femmes a réussi à mettre un terme à un conflit qui commençait à poindre entre les maris. J’ai personnellement pris part à quelques-unes de ces rencontres, surtout de prière, avec les imams locaux dont certains, après l’attentat à l’université, sont venus à la cathédrale — le cœur lourd — offrir leurs condoléances et leurs excuses pour ce qui c’était produit ».

Comment décririez-vous la foi des catholiques de Garissa?  

« Claire et solide. L’attentat à l’université est survenu le Jeudi Saint : vendredi et samedi, la cathédrale est demeurée quasiment déserte, mais le Dimanche de Pâques elle était bondée. De plus, il y avait de nombreux enfants, car des baptêmes étaient prévus. Je me souviens que les journalistes étrangers venus à la ville à cause de l’attentat sont restés très surpris de voir cette foule de fidèles. Maintenant, comme je disais plus tôt le calme est revenu; les catholiques n’ont pas peur de porter le chapelet autour du cou ou de porter un t-shirt avec l’image de Jésus et de la Madonne. Bien sûr, ils ont peur des attentats, mais ils continuent de fréquenter les églises. Ils disent : "Si nous devons mourir c’est mieux que cela arrive ici, dans la maison du Seigneur ". Les jeunes aussi le disent. Nous les prêtres, nous les soutenons et les encourageons à prier. La prière est puissante contre le mal. J’ai grandement confiance en l’Esprit Saint et son action : c’est lui qui guide l’Église. Pour raisons de sécurité, dans la petite ville de Mandera, qui fait partie de la zone la plus au sud du diocèse, il n’y a pas de prêtre présent de façon permanente. Les fidèles y vivent leur vie de foi d’une âme ferme. Régulièrement quand je vais les rencontrer je vois l’Esprit Saint à l’œuvre. Le Christ a dit qu’il serait avec nous tous les jours jusqu’à la fin des temps : nous le répétons toujours aux fidèles et ils l’ont bien compris ».

Y a-t-il des signes laissant voir une amélioration des rapports entre chrétiens et musulmans?  

« J’ai confiance, et pour deux raisons. Tout d’abord parce que le gouvernement s’emploie à améliorer les infrastructures de la région (rue, réseaux d’aqueducs et électrique) et ainsi l’aider à se développer. De plus, il aide les jeunes qui veulent étudier et se trouver un emploi. L’éducation est un des quatre piliers de l’action du gouvernement. Les jeunes qui commencent à se déplacer pour travailler ou pour fréquenter les universités kenyanes des autres régions apprennent à rencontrer les autres tribus et connaissent différents modes de vie. Ce qui contribue à changer les mentalités, à vaincre la fermeture qui parfois, dans notre région, est un obstacle au vivre ensemble. Nous sommes près de ces jeunes que nous accompagnons et soutenons (aussi économiquement) durant leurs études. Surtout, j’ai confiance parce que je sais que Dieu vainc le mal et n’abandonne aucun de ses enfants. Avec son soutien, nous faisons de notre mieux pour jeter le bon grain de l’évangile et laissons en ses mains le futur. Peut-être que nous ne récoltons pas immédiatement le fruit de notre labeur, mais c’est bien ainsi; les générations futures le verront. Nous demandons à nos frères dans la foi de partout dans le monde de soutenir nos communautés par la prière pour pour que nous puissions continuer à annoncer l’Évangile par notre vie ».

Source :
Kenya, a Garissa semi di pace tra cristiani e musulmani

Dernière modification le mardi, 11 décembre 2018 11:42