|
INTRODUCTION
Je commence ma communication en exprimant
mes remerciements aux organisateurs de ce CPO7 pour
l’honneur qu’ils font à un frère d’une jeune vice-province
générale située au cœur de la tourmente africaine, pour
exposer devant les représentants de tout l’Ordre sa
vision de la minorité franciscaine et proposer des modalités
concrètes pour vivre en frère mineur capucin dans un
contexte de pauvreté et de misère. Pour ne pas rester
au niveau des généralités, je me limiterai à la situation
de l’Afrique Ssubsaharienne, particulièrement de la
République Démocratique du Congo.
En accord avec l’objectif principal
de ce CPO7 qui veut « étudier la minorité et la précarité
(‘itinérance’) à la lumière de la théologie de la communion
» (Circulaire n° 20,9), ma communication est une réflexion
ouverte mais sincère d’un frère capucin qui veut comprendre
le sens de la « minorité » franciscaine dans un contexte
de misère sociale généralisée.
Dès lors, mon exposé se subdivise en
trois parties :
1. Notre vie actuelle des frères « mineurs » en Afrique
subsaharienne ;
2. La « Minorité » selon saint François ;
3. Quelques propositions pour mieux vivre notre « minorité
» dans l’aujourd’hui de l’Afrique subsaharienne.
1. NOTRE VIE DE FRERES « MINEURS » EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
1.1. Situation socio-économique et politique au Congo
(Afrique subsaharienne)
1.1.1. Dans le domaine économique
Après cinq années de guerre et de
rebellions, la population - surtout à l’intérieur de
ce grand pays et dans les quartiers périphériques des
grandes villes - vit dans une situation de pauvreté
généralisée. À cause des pillages, les tissus économiques
et industriels sont complètement détruits, les voies
de communication (routes) sont impraticables ou inexistantes,
rendant difficile la circulation des biens et des personnes.
Par conséquent, le revenu de la population provenant
essentiellement de la vente des produits agricoles a
sensiblement diminué, l’activité commerciale et industrielle
réduite au minimum. Ce qui entraîne la diminution des
recettes de l’État qui se trouve dans l’impossibilité
de payer ses fonctionnaires et de subventionner les
structures sociales (santé et éducation).
Ajoutons à ce malaise que malgré la
signature des accords de paix, beaucoup de matières
précieuses comme le cobalt, l’or, le diamant, le coltan,
continuent à sortir frauduleusement du pays.
1.1.2. Dans le domaine social
En République Démocratique du Congo,
l’État ne subventionne pas l’enseignement et la santé.
Il n’intervient pas pour le paiement du personnel et
n’apporte aucune contribution dans l’approvisionnement
en médicaments. Les frais de fonctionnement des écoles
et des hôpitaux sont à la charge des parents et des
malades.
Ainsi beaucoup d’enfants ne vont pas
à l’école et beaucoup de malades n’ont pas les moyens
de se faire soigner.
1.1.3. Dans le domaine politique
Depuis plus d’une année, la République
Démocratique du Congo vit une période de transition.
Le gouvernement rassemble les différentes composantes
de la rébellion qui peinent à gouverner ensemble. L’action
gouvernementale est paralysée par la méfiance et la
suspicion interne. Il n’y a pas de véritable autorité
centrale. La vie civile stagne.
1.2. Les causes de cette situation de pauvreté généralisée
Il y a des causes nationales et internationales.
1.2.1. Causes nationales
a. Rivalité au sommet de l’État : Avec
le schémas « un plus quatre » (c.à.d. un président et
quatre vice-présidents), il y a rivalité entre les différentes
composantes politiques du gouvernement. Ainsi au lieu
d’une collaboration sincère au sommet de l’État, nous
assistons à un boycottage réciproque.
b. Mauvaise gouvernance : la notion de « bien commun
» est inconnue. Chacun pense d’abord à sa propre promotion
et à son enrichissement personnel. C’est pourquoi les
organismes internationaux hésitent à accorder de l’aide
à l’Etat. Ils préfèrent passer par des ONG crédibles
pour atteindre la population. Je dis bien ONG-crédibles
parce que même dans ce domaine, il y a aussi des abus
graves.
1.2.2. Causes internationales
a. Subrepticement, certains pays voisins
et des organisations mafieuses encouragent les tensions
ethniques et politiques.
b. La politique économique internationale, notamment
les subsides accordés par les pays riches à leurs agriculteurs,
bloque l’agriculture paysanne traditionnelle. Devenus
trop chers, les produits agricoles et agro-industriels
de la RDC ne sont plus concurrentiels. Par exemple :
un poulet produit localement coûte sur le marché plus
cher que celui qu’on importe d’Occident ; le maïs produit
localement coûte beaucoup plus cher qu’on importe des
Etats-Unis, etc.
c. Pas assez de contrôle sur les sociétés internationales
toutes puissantes qui fonctionnent comme un Etat dans
un autre.
En conclusion : Sans une aide internationale
accompagnée d’une autre mondialisation, l’Afrique subsaharienne
est condamnée à la pauvreté généralisée.
1.3. Attitude de la communauté internationale face à
cette situation de pauvreté généralisée en Afrique subsaharienne
Malgré la lenteur des réformes dans
la politique économique internationale et l’égoïsme
des pays riches dans le domaine agricole, cette situation
de pauvreté généralisée en Afrique subsaharienne est
considérée comme un scandale. Dans un monde où la technique
a tellement évolué qu’on pourrait donner à chaque citoyen
du monde tout ce dont il a besoin pour vivre dignement,
des centaines de millions d’êtres humains sont mal nourris,
n’ont pas accès aux soins médicaux, n’ont pas la possibilité
d’assurer à leurs enfants un enseignement de qualité.
Le Magistère de l’Église a prix conscience
de cette injustice internationale. Depuis la fin du
19ème siècle et surtout sous le pontificat de Jean-Paul
II, une « doctrine » sociale de l’Église est élaborée
qui demande que des mesures concrètes soient prises
pour éliminer l’injustice et assurer à chaque citoyen
du monde une vie décente. Cet enseignement social de
l’Église n’est rien d’autre que l’actualisation de l’enseignement
de l’Évangile de Jésus Christ. Dans son commentaire
sur les béatitudes, Jacques DUPONT exprime bien la portée
de cet enseignement : « La pauvreté est un mal contre
lequel il faut lutter... Dans la première communauté
chrétienne, il n’y a avait pas d’indigents (Ac 4, 34)...
Seuls alors auraient le droit de proclamer les béatitudes,
ceux qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir,
par tous les moyens (du partage des biens au partage
des responsabilités, de l’action syndicale ou politique
à l’activité professionnelle), dans la sphère d’influence
qui est la leur, pour qu’il n’ait plus de pauvres. Ou
alors, il faut prier ces béatitudes humblement, comme
une demande à Dieu de nous convertir et de nous donner
la force de lutter ainsi contre la pauvreté et la misère
» (J. DUPONT, Le message des Béatitudes, dans Cahiers
Evangile, n° 24, mai 1978, p. 15 et 18).
Au plan international, la Charte des
Droits de l’homme est la preuve concrète que tous les
hommes et les femmes de bonne volonté ont compris que
toutes les personnes humaines – noires, jaunes, blanches
- sont égales et ont droit à une vie digne de leur humanité.
Le contenu concret de la dignité humaine est une découverte
lente au cours de l’histoire humaine et qui constitue
aujourd’hui le patrimoine moral commun de l’humanité.
En conclusion : Nous espérons que cette
nouvelle éthique sociale puisse être concrétisée et
appliquée sous forme des mesures économiques, sociales
et politiques internationales concrètes.
1.4. LA VIE DES FRERES MINEURS CAPUCINS EN RDC
1.4.1. Sociologiquement nous ne sommes pas parmi les
pauvres
En comparant notre train de vie avec
celui de la majorité de la population dans ce continent
des pauvres, nous arrivons à la même conclusion que
Th. Matura : « sociologiquement nous ne sommes pas parmi
les pauvres ». C’est le même constat qui est sorti de
la « Synthèse des réponses » (au questionnaire CPO7)
p. 22 : « En général, dans ces pays (du Sud), les gens
nous aiment tels qu’ils nous voient c.à.d. riches, puissants
et généreux. La richesse, bien sûr, se déduit d’indices
qui ne seraient pas partout aussi convaincants : de
bonnes maisons, des repas réguliers, l’usage de voitures
».
En réalité, d’après notre train de
vie, nous ne sommes ni pauvres, ni riches. Il serait
plus juste de dire que nous menons une vie décente,
mais qui dans le contexte d’immense misère de nos pays
pauvres, apparaît comme « une vie de riches ». Pourtant,
si nous comparons notre vie avec ce qui est demandé
dans la « Déclaration des Droits de l’homme », nous
sommes pauvres. En fait, pauvreté et richesse sont des
notions relatives.
1.4.2. Dépendance des subsides de l’extérieur
Si nous, capucins du Congo, avons
une vie décente, c’est grâce aux subsides que nous recevons
de la Curie générale (Service de la Solidarité) et d’autres
bienfaiteurs des pays du nord. La réalité est que dans
nos pays d’Afrique subsaharienne, il est très difficile
de trouver un travail rémunérateur. Environ 60 % de
la population d’une grande ville comme Kinshasa (6 millions
d’habitants) n’a pas d’emploi rémunéré. Ceux qui ont
un emploi accumulent les arriérés de salaires, et, quand
ils sont payés, c’est un salaire de misère qu’ils touchent.
Pour survivre, les gens recourent à l’économie informelle,
appelée chez nous « la débrouillardise ». À l’intérieur
du pays, l’argent ne circule plus. Le prix des produits
agricole est très bas. Ainsi, nos communautés chrétiennes
sont si pauvres qu’elles ne sont pas capables d’entretenir
leurs pasteurs. Bien au contraire, les gens viennent
à nous pour demander de l’aide. En effet, ils étaient
habitués à recevoir de l’aide par nos prédécesseurs
missionnaires européens. Or, quant ils rentraient de
vacances, les missionnaires amenaient de l’argent et
des biens matériels de l’Europe pour financer leur apostolat.
Aujourd’hui avec la diminution de nombre
des frères missionnaires qui apportaient de l’argent
et des biens matériels pour l’apostolat, une certaine
inquiétude s’empare de nous. Où trouver des moyens financiers
pour soutenir non seulement la formation et l’entretien
des frères, mais aussi nos activités apostoliques parmi
ces déshérités ?
1.4.3. Invitation à collaborer aux
projets de développement par des organismes internationaux
Déçus par la mauvaise gestion du gouvernement,
les organismes internationaux se tournent vers les institutions
religieuses pour aider et prendre en main des actions
caritatives et des projets de développement.
Parmi nous, il y a une hésitation.
Certes, nos prédécesseurs les missionnaires ont construit
des écoles, des hôpitaux, ont organisé des coopératives
agricoles, mais cette période n’est-elle pas révolue
? Notre minorité est-elle copmpatible avec ces activités.
Vous comprenez l’importance de ce
CPO7 pour faire des choix dans notre vie de capucins-frères
mineurs. Pour stimuler notre réflexion, nous oserons
à la fin de cette conférence donner quelques suggestions
mais d’abord dans une deuxième partie nous essayerons
de comprendre la conception de minorité chez saint François.
2. LA CONCEPTION DE LA MINORITE SELON SAINT FRANÇOIS
Notre point de départ est la proposition
n° 3 du CPO6 : « Pour François, l’idéal évangélique
de la pauvreté ne pouvait aller sans le choix de la
minorité. Etre « petit » est la manifestation de cette
pauvreté intérieure ».
Cette définition est une reprise de
la définition de la minorité de saint François par Th.
MATURA qui écrivait dans sa conférence au CPO6 que la
« minorité est la manifestation d’une pauvreté intérieure,
de l’humilité du cœur ». En relisant la conférence de
Th. Matura, nous essayerons de mieux comprendre l’idée
de « minorité » chez Saint François.
2.1. Pauvreté intérieure
Pour comprendre le concept de « minorité
», il faut d’abord saisir le sens de la « pauvreté intérieure
».
1. Selon Th. Matura et aussi notre frère William Henn,
le texte principal qui a marqué Saint François est 2
Co 8,9 : « Vous connaissez, en effet, la libéralité
de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est
fait pauvre, de riche qu’il était, afin de vous enrichir
par sa pauvreté » (cité par saint François dans 2 R
6,3 ; Lettre à tous les fidèles n° 5 ; voir aussi 2
C 73-74). Dans ce texte, saint Paul nous enseigne que
le Christ, ayant le statut de Dieu, accepte d’assumer
notre statut de « personne humaine » avec toutes ses
limites, souffrances et mort y comprises. Pour saint
Paul, la pauvreté du Christ est justement cet abaissement
qui fait de Lui le serviteur de l’humanité.
2. Saint François veut imiter cet abaissement
intérieur qui implique pour lui trois composantes :
a. Reconnaître dans la joie et l’admiration tous les
biens en nous et les biens faits pour nous, comme un
don de Dieu : « tous les biens, rendons-les au Seigneur
Dieu très haut et souverain ; reconnaissons que tous
biens lui appartiennent, rendons-lui grâces pour tout
puisque c’est de lui que procèdent tous les biens »
(1 R 17,17) .
b. Reconnaître et accepter que je suis pécheur et demander
à Dieu d’être sauvé : « Soyons-en fermement convaincus
: nous n’avons à nous que les vices et les péchés »
(1 R, 17,7).
c. Accepter et se réjouir dans tout ce qu’on doit souffrir
à cause du Seigneur : « C’est plutôt lorsque nous sommes
soumis à diverses épreuves que nous devons nous réjouir,
lorsque nous avons à supporter, dans notre âme et dans
notre corps, toutes sortes d’angoisses et de tribulations
en ce monde pour la vie éternelle » (1 R, 17,8).
Saint François qualifie cette souffrance
comme « notre part quotidienne à la Sainte Croix de
notre Seigneur Jésus-Christ » (Ad. 5,8). À ce propos,
je partage l’analyse théologique faite dans « Synthèse
des réponses », p. 10 et qui affirme : « Pour exprimer
le contenu proprement théologique de la minorité, c’est
toujours au mystère de la kénose du Christ que l’on
se réfère ».
2.2. Comment selon Saint François cette
pauvreté intérieure doit se manifester ?
1. Par une vie où tous les domaines
de nos activités sont imprégnés par l’humilité. « Heureux
ceux qui ont l’esprit de pauvreté, car le royaume des
cieux leur appartient. Il y en a beaucoup qui sont férus
de prières et d’offices, et qui infligent à leur corps
de fréquentes mortifications et abstinences. Mais pour
un mot qui leur semble un affront ou une injustice envers
leur cher « moi », ou bien pour tel ou tel objet qu’on
leur enlève, les voilà aussitôt qui se scandalisent
et perdent la paix de l’âme. Ceux-là n’ont pas le véritable
esprit de pauvreté » (Adm 14).
2. L’obligation de servir, d’offrir
son temps et son talent.
- « En faisant choix de la minorité, le disciple suit
Jésus dans sa kénose et se découvre converti en serviteur
et frère de tous. Il en résulte une certitude d’être
concrètement un don de Dieu aux autres et c’est de là
que découle l’obligation de servir, d’offrir son temps
et son talent » ( Synthèse, p. 10).
- « Heureux le serviteur qui, appelé malgré lui à de
hautes fonctions, n’a d’autre ambition que de servir
les autres et de s’abaisser sous leurs pieds » (Adm
19).
- « Heureux l’homme qui, dans les limites de sa propre
faiblesse, soutient son prochain autant qu’il voudrait
être soutenu par lui dans un cas analogue » (Adm 18).
2.3. Pauvreté matérielle
Selon saint François, il n’y a pas
de pauvreté intérieure véritable sans pauvreté matérielle.
Nous connaissons les choix très radicaux que François
a fait : pas de propriété privée et défense de toucher
l’argent.
A ce sujet Th. Matura comme W. Henn
se demandent si François n’était pas plus flexible qu’il
ne le paraît à première vue. Comme preuves, ils citent
:
- 1 R, 8,3 : « Aussi nul des frères … ne doit en aucune
manière accepter … ni pièces d’or ni menue monnaie …
sauf cas de nécessité évidente pour les frères malades
».
- Test 24 : « Les frères se garderont bien de recevoir
… ni églises, ni masures … sauf s’ils ne font qu’y séjourner
comme des hôtes de passage ».
- Mais le texte principal se trouve dans la Lettre à
frère Léon : « Quelle que soit la manière qui te semblera
la meilleure de plaire au Seigneur Dieu et de suivre
ses traces et sa pauvreté, adopte-la, avec la bénédiction
du Seigneur Dieu et ma permission ».
Th. Matura constate aussi que saint
François ne se base jamais sur l'Évangile pour imposer
ses dispositions de pauvreté matérielle. De ce constat,
Th. Matura conclut que la pauvreté matérielle est un
élément essentiel de la pauvreté intérieure, mais que
les dispositions concrètes sont liées à un moment de
l’histoire et ne doivent pas avoir une valeur absolue.
Elles peuvent donc changer.
3. VIVRE LA MINORITE DANS L’AUJOURD’HUI DE L'AFRIQUE
SUBSAHARIENNE
J'arrive ici au point le plus difficile
de mon exposé. Quelles propositions concrètes puis-je
faire pour aider les capucins à mieux vivre leur minorité
en contexte de misère ? Je ne prétends pas avoir la
bonne réponse à cette question difficile, mais en toute
humilité je livre à votre réflexion et donc à la discussion
mes convictions à ce sujet.
3.1. Accentuation de la pauvreté intérieure
Nous devons faire ce que Th. Matura
appelle "le retour au centre".
1. Par notre prière, surtout la prière contemplative.
Nous devons découvrir et faire entrer dans notre vie
quotidienne la certitude que tous les biens, les biens
que l'on fait, les dons, viennent de Dieu. Remercier
Dieu et Le louer pour toute la création et le progrès
dans la réalisation du Royaume des cieux.
2. Reconnaître que je suis pécheur et que le mal (désordre)
dans la communauté n'est pas toujours dû à la faute
des autres, que dans plusieurs cas, c’est de ma faute.
Adm 10 : « A-t-on commis un péché ? c'est la faute au
démon. A-t-on subi une justice ? C'est la faute au prochain
… l'ennemi, chacun le tient à sa discrétion, l'ennemi
c.à.d. l'égoïsme qui fait tomber dans le péché ». Adm
23, 2 : « Heureux le serviteur qui, lorsqu'il est repris,
reconnaît facilement ses torts, cède volontiers, avoue
humblement et répare de bon cœur ».
3. Retourner à Dieu et demander pardon. 1 R, 20,1 :
« Mes frères bénis, clercs et laïcs, confesseront leurs
péchés aux prêtres de notre Ordre … ils sont certainement
absous de leurs péchés ».
4. Supporter les souffrances et les maladies, comme
participation aux souffrances du Christ (Adm 6,2).
3.2. Manifestations de cette pauvreté
intérieure
3.2.1. Une attitude inspirée de l'humilité
intérieure dans toutes nos activités.
Nous qui avons fait des études secondaires
et souvent universitaires, il n'est pas exceptionnel
que nous regardions de haut ceux qui n'ont pas eu ces
privilèges, que nous les méprisions. Et pourtant, prévient
saint François : « Sur aucun homme, mais surtout sur
aucun autre frère, nul frère ne se prévaudra jamais
d'aucun pouvoir de domination » (1 Reg 5, 9).
3.2.2. Pauvreté matérielle
Pour nos concitoyens, nous ne sommes
pas des pauvres. Au contraire, appartenant à une congrégation
internationale, nous sommes perçus comme une puissance
économique et financière. Ils s’estiment donc en droit
de compter sur notre aide pour sortir de leur misère.
a. Dans l’esprit de nos Constitution,
chaque frère a droit à une vie décente. En outre, «
chaque frère doit recevoir une formation en accord avec
ses aptitudes personnelles et en fonctions des services
à assurer » (Const. 37,4). Tout cela suppose un budget
considérable que les circonscriptions d’africaines ne
peuvent pas alimenter.
Nous devons aussi prévoir les moyens
d'apostolat parmi les communautés chrétiennes vivant
dans une pauvreté absolue. À chaque chapitre provincial
et souvent dans nos chapitres locaux, nous discutons
de ces questions touchant à la pauvreté matérielle.
Quel budget par exemple pour les véhicules, les moyen
de communication, l’apostolat, etc.
b. En contexte de misère généralisée,
peut-on conseiller à certains frères de vivre parmi
les pauvres ? Il ne faut pas sous estimer les difficultés
de cette option. Dans nos villages, les pauvres vivent
dans des cases, sans électricité, sans eaux, sans un
minimum d’hygiène, avec des soins médicaux très aléatoires,
etc.
Il faut aussi tenir compte de la vie
morale dans ces communautés pauvres. J'ai l'impression
que la plupart des descriptions faites de ces communautés
sont trop utopiques. Même le CPO6 n’a pas échappé à
cette vision utopique (cfr n° 10 et 11). saint Thomas
d'Aquin avait déjà relevé que la vie morale n'est pas
possible sans un minimum de bien matériel. Abondant
dans le même sens, L. BOFF écrit : « La pauvreté est
si perverse qu'elle déstructure les individus de l'intérieur.
Ils se trouvent en situation d'individualisation extrême
(il s'agit bien d'assurer sa propre survie biologique),
deviennent envieux, plein de rancœur et d'amertume.
Ils blasphèment contre Dieu. Ils corrompent leurs relations
humaines, sexuelles et économiques » (Leonardo BOFF,
La terre en devenir, Paris, 1994, p. 192).
Il faut donc des frères exceptionnels
pour vivre cette expérience. La lettre de l’ancien ministre
général Pascal Rywalski au fr. Bellarmin FONTAINE, concluant
sa visite de 1980 en République Centrafricaine est très
éclairante à ce sujet : « Vous souvenez-vous que nous
avons parlé d'une forme très belle de pauvreté, qui
consiste à vivre le plus possible comme les pauvres…
Cette forme de pauvreté suppose une bonne santé physique,
un équilibre psychique et un grand amour du Christ pauvre
et des gens pauvres » (p. 5).
Donc, il s'agit de ces activités et
modes de vie que Th. Matura qualifie de « prophétiques
» et qui sont réservées à quelques frères exceptionnels.
Ce genre de vie exceptionnel ne peut pas être conseillé
partout, à tous les frères.
3.2.3. Travail
Nous devons chercher à "gagner
notre vie par notre travail". C’est même une recommandation
de saint François : « Les frères qui savent travailler,
travailleront et exerceront le métier qu'ils connaissent
(…). En échange de leur travail ils pourront recevoir
tout ce qui leur est nécessaire, mais pas d’argent.
Si besoin est, ils iront à la quête comme les autres
pauvres » (1 R, 7, 1).
Mais comme nous l'avons souligné plus
haut, il est difficile en République Démocratique du
Congo de trouver un travail rémunérateur. Alors les
postulants, les novices et les frères du post-noviciat
essaient de gagner leur vie par le travail agricole.
Aussi les étudiants en théologie sont mis à contribution
pour le travail au jardin et l’entretien de la maison.
3.2.4. Engagement pour les autres
a) Apostolat de prédication et des
sacrements
À cause de la misère et de la pauvreté
de nos populations, beaucoup de paroisses à l’intérieur
du pays (la brousse) sont abandonnées. Nous pensons
que comme "frères mineurs", une de nos tâches
consiste à nous occuper de ces chrétiens déshérités.
Mais il se pose un problème financier.
Ces fidèles pauvres, ne peuvent pas entretenir leur
pasteur. Au contraire, ils viennent à nous pour demander
de l’aide pour tenir le coup et rester en vie. Que devons-nous
faire ?
b) Participation aux œuvres caritatives
Dans "La synthèse" nous
trouvons deux exemples de la vice-province de Zambie
: des frères qui reçoivent de l'aide à distribuer aux
nécessiteux. En d’autres termes, les frères ne vivent
pas comme les nécessiteux, mais ils les assistent. Toutefois,
il y a lieu de se poser des questions sur l’impact réel
d’une telle action dans un océan de nécessiteux.
c) Participation aux projets de développement
Nous frères congolais venons presque
tous des familles pauvres, et nous aimerions que nos
frères et sœurs quittent la pauvreté pour accéder à
une vie décente comme nous. En toute sincérité, face
à nos frères et sœurs pauvres, nous avons la conscience
chargée, nous nous sentons hypocrites, nous nous sentons
en faute lorsque nous n’entreprenons aucune action de
promotion humaine intégrale en leur faveur.
Il y a une opportunité en RDC. En
fait, déçues par l'attitude de l'Etat, les organisations
internationales demandent la collaboration des congrégations
religieuses. Confrontés à une telle situation, je pense
que nous devons suivre la proposition n° 25 du CPO6
: « Notre solidarité envers les plus petits et ceux
qui souffrent s'exprime aussi par les organisations
et les œuvres sociales ou charitables. L'administration
de ces œuvres doit toujours se conformer aux lois. Chaque
fois que cela est possible, on les gérera en coopération,
à différents niveaux, avec des personnels laïcs compétents,
formés à l'esprit de la solidarité. Notre tâche spécifique
et privilégiée, demeure celle de susciter et d'animer
ces initiatives sur les plans humain et spirituel (cf.
Const. 71,9) ».
Ce texte renvoie justement à nos Constitutions
: « Autant que possible, l’administration des biens
sera confiée à des laïcs, surtout quand il s'agit d'œuvres
sociales et caritatives dont les frères ne doivent garder
que la direction spirituelle ». C’est donc un élargissement
des possibilités données aux frères :
1°) Tâche spécifique : animateur,
2°) Ensuite ce texte accepte les frères puissent diriger
avec les laïcs,
3°) Enfin le texte accepte que les frères puissent assumer
la direction d’un projet si les laïcs ne sont pas capables
ou aptes.
C'est surtout le n° 3 qui fait problème
pour certains confrères. D'abord une objection fondamentale
: cette direction est-elle compatible avec la "minorité"
franciscaine ? Ensuite il y a le danger que les frères
dirigeants versent dans la bourgeoisie capitaliste,
en adoptant le ton et l’attitude de « patron », devenant
ainsi ce que le ministre général John Corriveau appelle
« le frère patron des pauvres ».
La meilleure réponse à ces deux objections
a été formulée par le ministre général dans sa communication
à Addis-Abeba, intitulé : « Fraternité évangélique dans
un monde multi-ethnique. Perspectives franciscaines
et capucines ».
Concernant la première objection qui
touche à l’exercice de l’autorité, je partage l’analyse
des frères des Etats-Unis : « Il faut que le CPO 7 s'intéresse
à la nature et à l'usage du pouvoir, qui est la capacité
de réaliser ou d'empêcher le changement … Il faut éviter
toute propension à vilipender le pouvoir en lui-même
et à prétendre que notre minorité exige la dénonciation
de tout exercice du pouvoir. Le CPO doit plutôt réfléchir
aux types de pouvoir qui conviennent à des frères mineurs
… En lui-même, le pouvoir est moralement neutre. Mais
on peut en user et en abuser pour le mal ou pour le
bien. Le CPO pourrait dire comment on peut utiliser
le pouvoir pour réaliser des objectifs qui découlent
de notre mission évangélique » (Synthèses, p. 35).
En réponse à la deuxième objection
sur la vie bourgeoise du frère chef de projet, il faut
que le frère assimile la spiritualité franciscaine de
l’économie fraternelle au service de la construction
de la communion. C’est aussi le rôle de la communauté
de veiller sur lui et sur sa gestion. Il doit être un
homme de prière, intimement uni à Dieu et ses frères.
CONCLUSION
Je termine cette communication en citant
Pascal Rywalski qui écrivait aux frères d’Afrique :
« Il arrive que les appels de la vie et les circonstances
dans lesquelles des frères se trouvent placés par l'obéissance
les poussent à entreprendre de grandes œuvres sociales
en vue de donner à une région un niveau de vie digne
d'un homme et d'un fils de Dieu. Aux religieux reviennent
alors les soucis, les fatigues, les risques, l'incompréhension,
les critiques, la joie aussi d'aider efficacement. Au
peuple pauvre reviennent un légitime bien-être et la
dignité de gagner honnêtement sa vie.
Le dévouement de ces religieux, qui
vivent un modeste niveau de vie et dépensent, en esprit
de foi, leurs forces et leur santé pour le bien du peuple
est conforme à l'Évangile et à l'esprit de saint François.
|