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NOTRE VIE FRATERNELLE DANS LA MINORITÉ
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Person | Besungu
 
COMMENT ETRE « FRERE MINEUR » DANS UN CONTEXTE
DOMINE PAR LA PAUVRETE ET L’INSECURITE
Fridolin Ambongo Besungu, ofmcap


INTRODUCTION

Je commence ma communication en exprimant mes remerciements aux organisateurs de ce CPO7 pour l’honneur qu’ils font à un frère d’une jeune vice-province générale située au cœur de la tourmente africaine, pour exposer devant les représentants de tout l’Ordre sa vision de la minorité franciscaine et proposer des modalités concrètes pour vivre en frère mineur capucin dans un contexte de pauvreté et de misère. Pour ne pas rester au niveau des généralités, je me limiterai à la situation de l’Afrique Ssubsaharienne, particulièrement de la République Démocratique du Congo.

En accord avec l’objectif principal de ce CPO7 qui veut « étudier la minorité et la précarité (‘itinérance’) à la lumière de la théologie de la communion » (Circulaire n° 20,9), ma communication est une réflexion ouverte mais sincère d’un frère capucin qui veut comprendre le sens de la « minorité » franciscaine dans un contexte de misère sociale généralisée.

Dès lors, mon exposé se subdivise en trois parties :
1. Notre vie actuelle des frères « mineurs » en Afrique subsaharienne ;
2. La « Minorité » selon saint François ;
3. Quelques propositions pour mieux vivre notre « minorité » dans l’aujourd’hui de l’Afrique subsaharienne.


1. NOTRE VIE DE FRERES « MINEURS » EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE


1.1. Situation socio-économique et politique au Congo (Afrique subsaharienne)


1.1.1. Dans le domaine économique

Après cinq années de guerre et de rebellions, la population - surtout à l’intérieur de ce grand pays et dans les quartiers périphériques des grandes villes - vit dans une situation de pauvreté généralisée. À cause des pillages, les tissus économiques et industriels sont complètement détruits, les voies de communication (routes) sont impraticables ou inexistantes, rendant difficile la circulation des biens et des personnes.
Par conséquent, le revenu de la population provenant essentiellement de la vente des produits agricoles a sensiblement diminué, l’activité commerciale et industrielle réduite au minimum. Ce qui entraîne la diminution des recettes de l’État qui se trouve dans l’impossibilité de payer ses fonctionnaires et de subventionner les structures sociales (santé et éducation).

Ajoutons à ce malaise que malgré la signature des accords de paix, beaucoup de matières précieuses comme le cobalt, l’or, le diamant, le coltan, continuent à sortir frauduleusement du pays.

1.1.2. Dans le domaine social

En République Démocratique du Congo, l’État ne subventionne pas l’enseignement et la santé. Il n’intervient pas pour le paiement du personnel et n’apporte aucune contribution dans l’approvisionnement en médicaments. Les frais de fonctionnement des écoles et des hôpitaux sont à la charge des parents et des malades.

Ainsi beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école et beaucoup de malades n’ont pas les moyens de se faire soigner.

1.1.3. Dans le domaine politique

Depuis plus d’une année, la République Démocratique du Congo vit une période de transition. Le gouvernement rassemble les différentes composantes de la rébellion qui peinent à gouverner ensemble. L’action gouvernementale est paralysée par la méfiance et la suspicion interne. Il n’y a pas de véritable autorité centrale. La vie civile stagne.


1.2. Les causes de cette situation de pauvreté généralisée

Il y a des causes nationales et internationales.

1.2.1. Causes nationales

a. Rivalité au sommet de l’État : Avec le schémas « un plus quatre » (c.à.d. un président et quatre vice-présidents), il y a rivalité entre les différentes composantes politiques du gouvernement. Ainsi au lieu d’une collaboration sincère au sommet de l’État, nous assistons à un boycottage réciproque.
b. Mauvaise gouvernance : la notion de « bien commun » est inconnue. Chacun pense d’abord à sa propre promotion et à son enrichissement personnel. C’est pourquoi les organismes internationaux hésitent à accorder de l’aide à l’Etat. Ils préfèrent passer par des ONG crédibles pour atteindre la population. Je dis bien ONG-crédibles parce que même dans ce domaine, il y a aussi des abus graves.


1.2.2. Causes internationales

a. Subrepticement, certains pays voisins et des organisations mafieuses encouragent les tensions ethniques et politiques.
b. La politique économique internationale, notamment les subsides accordés par les pays riches à leurs agriculteurs, bloque l’agriculture paysanne traditionnelle. Devenus trop chers, les produits agricoles et agro-industriels de la RDC ne sont plus concurrentiels. Par exemple : un poulet produit localement coûte sur le marché plus cher que celui qu’on importe d’Occident ; le maïs produit localement coûte beaucoup plus cher qu’on importe des Etats-Unis, etc.
c. Pas assez de contrôle sur les sociétés internationales toutes puissantes qui fonctionnent comme un Etat dans un autre.

En conclusion : Sans une aide internationale accompagnée d’une autre mondialisation, l’Afrique subsaharienne est condamnée à la pauvreté généralisée.


1.3. Attitude de la communauté internationale face à cette situation de pauvreté généralisée en Afrique subsaharienne

Malgré la lenteur des réformes dans la politique économique internationale et l’égoïsme des pays riches dans le domaine agricole, cette situation de pauvreté généralisée en Afrique subsaharienne est considérée comme un scandale. Dans un monde où la technique a tellement évolué qu’on pourrait donner à chaque citoyen du monde tout ce dont il a besoin pour vivre dignement, des centaines de millions d’êtres humains sont mal nourris, n’ont pas accès aux soins médicaux, n’ont pas la possibilité d’assurer à leurs enfants un enseignement de qualité.

Le Magistère de l’Église a prix conscience de cette injustice internationale. Depuis la fin du 19ème siècle et surtout sous le pontificat de Jean-Paul II, une « doctrine » sociale de l’Église est élaborée qui demande que des mesures concrètes soient prises pour éliminer l’injustice et assurer à chaque citoyen du monde une vie décente. Cet enseignement social de l’Église n’est rien d’autre que l’actualisation de l’enseignement de l’Évangile de Jésus Christ. Dans son commentaire sur les béatitudes, Jacques DUPONT exprime bien la portée de cet enseignement : « La pauvreté est un mal contre lequel il faut lutter... Dans la première communauté chrétienne, il n’y a avait pas d’indigents (Ac 4, 34)... Seuls alors auraient le droit de proclamer les béatitudes, ceux qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir, par tous les moyens (du partage des biens au partage des responsabilités, de l’action syndicale ou politique à l’activité professionnelle), dans la sphère d’influence qui est la leur, pour qu’il n’ait plus de pauvres. Ou alors, il faut prier ces béatitudes humblement, comme une demande à Dieu de nous convertir et de nous donner la force de lutter ainsi contre la pauvreté et la misère » (J. DUPONT, Le message des Béatitudes, dans Cahiers Evangile, n° 24, mai 1978, p. 15 et 18).

Au plan international, la Charte des Droits de l’homme est la preuve concrète que tous les hommes et les femmes de bonne volonté ont compris que toutes les personnes humaines – noires, jaunes, blanches - sont égales et ont droit à une vie digne de leur humanité. Le contenu concret de la dignité humaine est une découverte lente au cours de l’histoire humaine et qui constitue aujourd’hui le patrimoine moral commun de l’humanité.

En conclusion : Nous espérons que cette nouvelle éthique sociale puisse être concrétisée et appliquée sous forme des mesures économiques, sociales et politiques internationales concrètes.


1.4. LA VIE DES FRERES MINEURS CAPUCINS EN RDC


1.4.1. Sociologiquement nous ne sommes pas parmi les pauvres

En comparant notre train de vie avec celui de la majorité de la population dans ce continent des pauvres, nous arrivons à la même conclusion que Th. Matura : « sociologiquement nous ne sommes pas parmi les pauvres ». C’est le même constat qui est sorti de la « Synthèse des réponses » (au questionnaire CPO7) p. 22 : « En général, dans ces pays (du Sud), les gens nous aiment tels qu’ils nous voient c.à.d. riches, puissants et généreux. La richesse, bien sûr, se déduit d’indices qui ne seraient pas partout aussi convaincants : de bonnes maisons, des repas réguliers, l’usage de voitures ».

En réalité, d’après notre train de vie, nous ne sommes ni pauvres, ni riches. Il serait plus juste de dire que nous menons une vie décente, mais qui dans le contexte d’immense misère de nos pays pauvres, apparaît comme « une vie de riches ». Pourtant, si nous comparons notre vie avec ce qui est demandé dans la « Déclaration des Droits de l’homme », nous sommes pauvres. En fait, pauvreté et richesse sont des notions relatives.

1.4.2. Dépendance des subsides de l’extérieur

Si nous, capucins du Congo, avons une vie décente, c’est grâce aux subsides que nous recevons de la Curie générale (Service de la Solidarité) et d’autres bienfaiteurs des pays du nord. La réalité est que dans nos pays d’Afrique subsaharienne, il est très difficile de trouver un travail rémunérateur. Environ 60 % de la population d’une grande ville comme Kinshasa (6 millions d’habitants) n’a pas d’emploi rémunéré. Ceux qui ont un emploi accumulent les arriérés de salaires, et, quand ils sont payés, c’est un salaire de misère qu’ils touchent. Pour survivre, les gens recourent à l’économie informelle, appelée chez nous « la débrouillardise ». À l’intérieur du pays, l’argent ne circule plus. Le prix des produits agricole est très bas. Ainsi, nos communautés chrétiennes sont si pauvres qu’elles ne sont pas capables d’entretenir leurs pasteurs. Bien au contraire, les gens viennent à nous pour demander de l’aide. En effet, ils étaient habitués à recevoir de l’aide par nos prédécesseurs missionnaires européens. Or, quant ils rentraient de vacances, les missionnaires amenaient de l’argent et des biens matériels de l’Europe pour financer leur apostolat.

Aujourd’hui avec la diminution de nombre des frères missionnaires qui apportaient de l’argent et des biens matériels pour l’apostolat, une certaine inquiétude s’empare de nous. Où trouver des moyens financiers pour soutenir non seulement la formation et l’entretien des frères, mais aussi nos activités apostoliques parmi ces déshérités ?

1.4.3. Invitation à collaborer aux projets de développement par des organismes internationaux

Déçus par la mauvaise gestion du gouvernement, les organismes internationaux se tournent vers les institutions religieuses pour aider et prendre en main des actions caritatives et des projets de développement.

Parmi nous, il y a une hésitation. Certes, nos prédécesseurs les missionnaires ont construit des écoles, des hôpitaux, ont organisé des coopératives agricoles, mais cette période n’est-elle pas révolue ? Notre minorité est-elle copmpatible avec ces activités.

Vous comprenez l’importance de ce CPO7 pour faire des choix dans notre vie de capucins-frères mineurs. Pour stimuler notre réflexion, nous oserons à la fin de cette conférence donner quelques suggestions mais d’abord dans une deuxième partie nous essayerons de comprendre la conception de minorité chez saint François.


2. LA CONCEPTION DE LA MINORITE SELON SAINT FRANÇOIS

Notre point de départ est la proposition n° 3 du CPO6 : « Pour François, l’idéal évangélique de la pauvreté ne pouvait aller sans le choix de la minorité. Etre « petit » est la manifestation de cette pauvreté intérieure ».

Cette définition est une reprise de la définition de la minorité de saint François par Th. MATURA qui écrivait dans sa conférence au CPO6 que la « minorité est la manifestation d’une pauvreté intérieure, de l’humilité du cœur ». En relisant la conférence de Th. Matura, nous essayerons de mieux comprendre l’idée de « minorité » chez Saint François.


2.1. Pauvreté intérieure

Pour comprendre le concept de « minorité », il faut d’abord saisir le sens de la « pauvreté intérieure ».
1. Selon Th. Matura et aussi notre frère William Henn, le texte principal qui a marqué Saint François est 2 Co 8,9 : « Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté » (cité par saint François dans 2 R 6,3 ; Lettre à tous les fidèles n° 5 ; voir aussi 2 C 73-74). Dans ce texte, saint Paul nous enseigne que le Christ, ayant le statut de Dieu, accepte d’assumer notre statut de « personne humaine » avec toutes ses limites, souffrances et mort y comprises. Pour saint Paul, la pauvreté du Christ est justement cet abaissement qui fait de Lui le serviteur de l’humanité.

2. Saint François veut imiter cet abaissement intérieur qui implique pour lui trois composantes :
a. Reconnaître dans la joie et l’admiration tous les biens en nous et les biens faits pour nous, comme un don de Dieu : « tous les biens, rendons-les au Seigneur Dieu très haut et souverain ; reconnaissons que tous biens lui appartiennent, rendons-lui grâces pour tout puisque c’est de lui que procèdent tous les biens » (1 R 17,17) .
b. Reconnaître et accepter que je suis pécheur et demander à Dieu d’être sauvé : « Soyons-en fermement convaincus : nous n’avons à nous que les vices et les péchés » (1 R, 17,7).
c. Accepter et se réjouir dans tout ce qu’on doit souffrir à cause du Seigneur : « C’est plutôt lorsque nous sommes soumis à diverses épreuves que nous devons nous réjouir, lorsque nous avons à supporter, dans notre âme et dans notre corps, toutes sortes d’angoisses et de tribulations en ce monde pour la vie éternelle » (1 R, 17,8).

Saint François qualifie cette souffrance comme « notre part quotidienne à la Sainte Croix de notre Seigneur Jésus-Christ » (Ad. 5,8). À ce propos, je partage l’analyse théologique faite dans « Synthèse des réponses », p. 10 et qui affirme : « Pour exprimer le contenu proprement théologique de la minorité, c’est toujours au mystère de la kénose du Christ que l’on se réfère ».

2.2. Comment selon Saint François cette pauvreté intérieure doit se manifester ?

1. Par une vie où tous les domaines de nos activités sont imprégnés par l’humilité. « Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté, car le royaume des cieux leur appartient. Il y en a beaucoup qui sont férus de prières et d’offices, et qui infligent à leur corps de fréquentes mortifications et abstinences. Mais pour un mot qui leur semble un affront ou une injustice envers leur cher « moi », ou bien pour tel ou tel objet qu’on leur enlève, les voilà aussitôt qui se scandalisent et perdent la paix de l’âme. Ceux-là n’ont pas le véritable esprit de pauvreté » (Adm 14).

2. L’obligation de servir, d’offrir son temps et son talent.
- « En faisant choix de la minorité, le disciple suit Jésus dans sa kénose et se découvre converti en serviteur et frère de tous. Il en résulte une certitude d’être concrètement un don de Dieu aux autres et c’est de là que découle l’obligation de servir, d’offrir son temps et son talent » ( Synthèse, p. 10).
- « Heureux le serviteur qui, appelé malgré lui à de hautes fonctions, n’a d’autre ambition que de servir les autres et de s’abaisser sous leurs pieds » (Adm 19).
- « Heureux l’homme qui, dans les limites de sa propre faiblesse, soutient son prochain autant qu’il voudrait être soutenu par lui dans un cas analogue » (Adm 18).

2.3. Pauvreté matérielle

Selon saint François, il n’y a pas de pauvreté intérieure véritable sans pauvreté matérielle. Nous connaissons les choix très radicaux que François a fait : pas de propriété privée et défense de toucher l’argent.

A ce sujet Th. Matura comme W. Henn se demandent si François n’était pas plus flexible qu’il ne le paraît à première vue. Comme preuves, ils citent :
- 1 R, 8,3 : « Aussi nul des frères … ne doit en aucune manière accepter … ni pièces d’or ni menue monnaie … sauf cas de nécessité évidente pour les frères malades ».
- Test 24 : « Les frères se garderont bien de recevoir … ni églises, ni masures … sauf s’ils ne font qu’y séjourner comme des hôtes de passage ».
- Mais le texte principal se trouve dans la Lettre à frère Léon : « Quelle que soit la manière qui te semblera la meilleure de plaire au Seigneur Dieu et de suivre ses traces et sa pauvreté, adopte-la, avec la bénédiction du Seigneur Dieu et ma permission ».

Th. Matura constate aussi que saint François ne se base jamais sur l'Évangile pour imposer ses dispositions de pauvreté matérielle. De ce constat, Th. Matura conclut que la pauvreté matérielle est un élément essentiel de la pauvreté intérieure, mais que les dispositions concrètes sont liées à un moment de l’histoire et ne doivent pas avoir une valeur absolue. Elles peuvent donc changer.


3. VIVRE LA MINORITE DANS L’AUJOURD’HUI DE L'AFRIQUE SUBSAHARIENNE

J'arrive ici au point le plus difficile de mon exposé. Quelles propositions concrètes puis-je faire pour aider les capucins à mieux vivre leur minorité en contexte de misère ? Je ne prétends pas avoir la bonne réponse à cette question difficile, mais en toute humilité je livre à votre réflexion et donc à la discussion mes convictions à ce sujet.


3.1. Accentuation de la pauvreté intérieure

Nous devons faire ce que Th. Matura appelle "le retour au centre".
1. Par notre prière, surtout la prière contemplative. Nous devons découvrir et faire entrer dans notre vie quotidienne la certitude que tous les biens, les biens que l'on fait, les dons, viennent de Dieu. Remercier Dieu et Le louer pour toute la création et le progrès dans la réalisation du Royaume des cieux.
2. Reconnaître que je suis pécheur et que le mal (désordre) dans la communauté n'est pas toujours dû à la faute des autres, que dans plusieurs cas, c’est de ma faute. Adm 10 : « A-t-on commis un péché ? c'est la faute au démon. A-t-on subi une justice ? C'est la faute au prochain … l'ennemi, chacun le tient à sa discrétion, l'ennemi c.à.d. l'égoïsme qui fait tomber dans le péché ». Adm 23, 2 : « Heureux le serviteur qui, lorsqu'il est repris, reconnaît facilement ses torts, cède volontiers, avoue humblement et répare de bon cœur ».
3. Retourner à Dieu et demander pardon. 1 R, 20,1 : « Mes frères bénis, clercs et laïcs, confesseront leurs péchés aux prêtres de notre Ordre … ils sont certainement absous de leurs péchés ».
4. Supporter les souffrances et les maladies, comme participation aux souffrances du Christ (Adm 6,2).

3.2. Manifestations de cette pauvreté intérieure

3.2.1. Une attitude inspirée de l'humilité intérieure dans toutes nos activités.

Nous qui avons fait des études secondaires et souvent universitaires, il n'est pas exceptionnel que nous regardions de haut ceux qui n'ont pas eu ces privilèges, que nous les méprisions. Et pourtant, prévient saint François : « Sur aucun homme, mais surtout sur aucun autre frère, nul frère ne se prévaudra jamais d'aucun pouvoir de domination » (1 Reg 5, 9).

3.2.2. Pauvreté matérielle

Pour nos concitoyens, nous ne sommes pas des pauvres. Au contraire, appartenant à une congrégation internationale, nous sommes perçus comme une puissance économique et financière. Ils s’estiment donc en droit de compter sur notre aide pour sortir de leur misère.

a. Dans l’esprit de nos Constitution, chaque frère a droit à une vie décente. En outre, « chaque frère doit recevoir une formation en accord avec ses aptitudes personnelles et en fonctions des services à assurer » (Const. 37,4). Tout cela suppose un budget considérable que les circonscriptions d’africaines ne peuvent pas alimenter.

Nous devons aussi prévoir les moyens d'apostolat parmi les communautés chrétiennes vivant dans une pauvreté absolue. À chaque chapitre provincial et souvent dans nos chapitres locaux, nous discutons de ces questions touchant à la pauvreté matérielle. Quel budget par exemple pour les véhicules, les moyen de communication, l’apostolat, etc.

b. En contexte de misère généralisée, peut-on conseiller à certains frères de vivre parmi les pauvres ? Il ne faut pas sous estimer les difficultés de cette option. Dans nos villages, les pauvres vivent dans des cases, sans électricité, sans eaux, sans un minimum d’hygiène, avec des soins médicaux très aléatoires, etc.

Il faut aussi tenir compte de la vie morale dans ces communautés pauvres. J'ai l'impression que la plupart des descriptions faites de ces communautés sont trop utopiques. Même le CPO6 n’a pas échappé à cette vision utopique (cfr n° 10 et 11). saint Thomas d'Aquin avait déjà relevé que la vie morale n'est pas possible sans un minimum de bien matériel. Abondant dans le même sens, L. BOFF écrit : « La pauvreté est si perverse qu'elle déstructure les individus de l'intérieur. Ils se trouvent en situation d'individualisation extrême (il s'agit bien d'assurer sa propre survie biologique), deviennent envieux, plein de rancœur et d'amertume. Ils blasphèment contre Dieu. Ils corrompent leurs relations humaines, sexuelles et économiques » (Leonardo BOFF, La terre en devenir, Paris, 1994, p. 192).

Il faut donc des frères exceptionnels pour vivre cette expérience. La lettre de l’ancien ministre général Pascal Rywalski au fr. Bellarmin FONTAINE, concluant sa visite de 1980 en République Centrafricaine est très éclairante à ce sujet : « Vous souvenez-vous que nous avons parlé d'une forme très belle de pauvreté, qui consiste à vivre le plus possible comme les pauvres… Cette forme de pauvreté suppose une bonne santé physique, un équilibre psychique et un grand amour du Christ pauvre et des gens pauvres » (p. 5).

Donc, il s'agit de ces activités et modes de vie que Th. Matura qualifie de « prophétiques » et qui sont réservées à quelques frères exceptionnels. Ce genre de vie exceptionnel ne peut pas être conseillé partout, à tous les frères.

3.2.3. Travail

Nous devons chercher à "gagner notre vie par notre travail". C’est même une recommandation de saint François : « Les frères qui savent travailler, travailleront et exerceront le métier qu'ils connaissent (…). En échange de leur travail ils pourront recevoir tout ce qui leur est nécessaire, mais pas d’argent. Si besoin est, ils iront à la quête comme les autres pauvres » (1 R, 7, 1).

Mais comme nous l'avons souligné plus haut, il est difficile en République Démocratique du Congo de trouver un travail rémunérateur. Alors les postulants, les novices et les frères du post-noviciat essaient de gagner leur vie par le travail agricole. Aussi les étudiants en théologie sont mis à contribution pour le travail au jardin et l’entretien de la maison.

3.2.4. Engagement pour les autres

a) Apostolat de prédication et des sacrements

À cause de la misère et de la pauvreté de nos populations, beaucoup de paroisses à l’intérieur du pays (la brousse) sont abandonnées. Nous pensons que comme "frères mineurs", une de nos tâches consiste à nous occuper de ces chrétiens déshérités.

Mais il se pose un problème financier. Ces fidèles pauvres, ne peuvent pas entretenir leur pasteur. Au contraire, ils viennent à nous pour demander de l’aide pour tenir le coup et rester en vie. Que devons-nous faire ?

b) Participation aux œuvres caritatives

Dans "La synthèse" nous trouvons deux exemples de la vice-province de Zambie : des frères qui reçoivent de l'aide à distribuer aux nécessiteux. En d’autres termes, les frères ne vivent pas comme les nécessiteux, mais ils les assistent. Toutefois, il y a lieu de se poser des questions sur l’impact réel d’une telle action dans un océan de nécessiteux.

c) Participation aux projets de développement

Nous frères congolais venons presque tous des familles pauvres, et nous aimerions que nos frères et sœurs quittent la pauvreté pour accéder à une vie décente comme nous. En toute sincérité, face à nos frères et sœurs pauvres, nous avons la conscience chargée, nous nous sentons hypocrites, nous nous sentons en faute lorsque nous n’entreprenons aucune action de promotion humaine intégrale en leur faveur.

Il y a une opportunité en RDC. En fait, déçues par l'attitude de l'Etat, les organisations internationales demandent la collaboration des congrégations religieuses. Confrontés à une telle situation, je pense que nous devons suivre la proposition n° 25 du CPO6 : « Notre solidarité envers les plus petits et ceux qui souffrent s'exprime aussi par les organisations et les œuvres sociales ou charitables. L'administration de ces œuvres doit toujours se conformer aux lois. Chaque fois que cela est possible, on les gérera en coopération, à différents niveaux, avec des personnels laïcs compétents, formés à l'esprit de la solidarité. Notre tâche spécifique et privilégiée, demeure celle de susciter et d'animer ces initiatives sur les plans humain et spirituel (cf. Const. 71,9) ».

Ce texte renvoie justement à nos Constitutions : « Autant que possible, l’administration des biens sera confiée à des laïcs, surtout quand il s'agit d'œuvres sociales et caritatives dont les frères ne doivent garder que la direction spirituelle ». C’est donc un élargissement des possibilités données aux frères :

1°) Tâche spécifique : animateur,
2°) Ensuite ce texte accepte les frères puissent diriger avec les laïcs,
3°) Enfin le texte accepte que les frères puissent assumer la direction d’un projet si les laïcs ne sont pas capables ou aptes.

C'est surtout le n° 3 qui fait problème pour certains confrères. D'abord une objection fondamentale : cette direction est-elle compatible avec la "minorité" franciscaine ? Ensuite il y a le danger que les frères dirigeants versent dans la bourgeoisie capitaliste, en adoptant le ton et l’attitude de « patron », devenant ainsi ce que le ministre général John Corriveau appelle « le frère patron des pauvres ».

La meilleure réponse à ces deux objections a été formulée par le ministre général dans sa communication à Addis-Abeba, intitulé : « Fraternité évangélique dans un monde multi-ethnique. Perspectives franciscaines et capucines ».

Concernant la première objection qui touche à l’exercice de l’autorité, je partage l’analyse des frères des Etats-Unis : « Il faut que le CPO 7 s'intéresse à la nature et à l'usage du pouvoir, qui est la capacité de réaliser ou d'empêcher le changement … Il faut éviter toute propension à vilipender le pouvoir en lui-même et à prétendre que notre minorité exige la dénonciation de tout exercice du pouvoir. Le CPO doit plutôt réfléchir aux types de pouvoir qui conviennent à des frères mineurs … En lui-même, le pouvoir est moralement neutre. Mais on peut en user et en abuser pour le mal ou pour le bien. Le CPO pourrait dire comment on peut utiliser le pouvoir pour réaliser des objectifs qui découlent de notre mission évangélique » (Synthèses, p. 35).

En réponse à la deuxième objection sur la vie bourgeoise du frère chef de projet, il faut que le frère assimile la spiritualité franciscaine de l’économie fraternelle au service de la construction de la communion. C’est aussi le rôle de la communauté de veiller sur lui et sur sa gestion. Il doit être un homme de prière, intimement uni à Dieu et ses frères.


CONCLUSION

Je termine cette communication en citant Pascal Rywalski qui écrivait aux frères d’Afrique : « Il arrive que les appels de la vie et les circonstances dans lesquelles des frères se trouvent placés par l'obéissance les poussent à entreprendre de grandes œuvres sociales en vue de donner à une région un niveau de vie digne d'un homme et d'un fils de Dieu. Aux religieux reviennent alors les soucis, les fatigues, les risques, l'incompréhension, les critiques, la joie aussi d'aider efficacement. Au peuple pauvre reviennent un légitime bien-être et la dignité de gagner honnêtement sa vie.

Le dévouement de ces religieux, qui vivent un modeste niveau de vie et dépensent, en esprit de foi, leurs forces et leur santé pour le bien du peuple est conforme à l'Évangile et à l'esprit de saint François.

 
VIE FRATERNELLE EN MINORITE
COMME PELERINS ET ETRANGERS EN CE MONDE
SERVANT LE SEIGNEUR DANS LA PAUVRETE
ET L'HUMILITE

(Yvon Person, ofmcap)


Vie fraternelle, pélerins, étrangers, monde, service du Seigneur, pauvreté et humilité sont des mots concrets et simples puisés dans la Règle et connus hors de notre cercle. Minorité, en revanche, est un terme abstrait qui résume notre vie. En chair et en os nous sommes des frères mineurs dit saint François.
C' est notre manière de vivre. Bien plus: Nous manifestons une volonté d'entrer dans la forme de vie évangélique à sa suite. Mais quelle pratique en avons-nous?

UNE VIE EN MINORITE

Le mineur est plus petit. Il l'est par rapport aux autres.
La vie des frères mineurs avec le Seigneur Dieu, avec le Christ, entre frères, avec l'Eglise et avec le monde fait 1'objet ici d'une première méditation. Ce sera une méditation lente et discursive. Le but recherché n'est pas d'instruire. Je ferai plus appel au coeur qu'au cerveau, plus appel à la foi qu'à la réflexion intellectuelle. Aider à se souvenir et à raviver l'un ou l'autre aspect de la minorité, voilà le but. La seconde méditation en sera une reprise du point de vue de la fraternité elle-méme.

Servant le Seigneur

Observer le Saint Evangile, pour François, c'est suivre Jésus en plus petit. Il veut être comme lui humble, pauvre et serviteur. Et premièrement devant Dieu. Autant qu'il lui sera possible, mineur c'est-à-dire plus petit devant Lui qui est le seul Grand et le seul Saint.
Tout-puissant, très haut, très saint et souverain Dieu, Père saint et juste, Seigneur...tu nous a faits à ton image et ressemblance... et nous par notre faute nous sommes tombés nous ne sommes pas dignes de te nommer nous prions et supplions que Notre Seigneur Jésus -Christ ton Fils bien-aimé te rende gràce" 1 Rg 23.
Cette louange coule de source. Elle exprime la prière du frère mineur. Car il la reçoit comme un pauvre avec humilité. Elle lui est révélée dans la foi en 1'Esprit de Jésus. Par nous-mémes si petits et encore, indignes parce que pécheurs, nous ne saurions nommer Dieu. Seul le Fils qui s'est fait homme nous rapproche, nous relie à son Père et restaure en nous son image. Avec LUI nous osons dire: Père. Nous lui sommes redevables de tout. Notre minorité se tient là.

"C'est l'humilité qui habilite le coeur à entrer en relation " ( Circ. N° 22)

Question: Quelle est la qualité franciscaine de ma prière? En d'autres termes quel appel fais-je au Christ, humble et pauvre, serviteur de tous pour qu'il regoive ma prière et entende le cri des hommes monter de leur coeur?

Avec Jésus serviteur

François a médité toute la vie du Christ; il a été retenu et a retenu des traits relatifs surtout à la pauvreté telle qu'en son temps il pouvait se 1'imaginer, 1'aimer, la faire sienne et la vouloir pour nous.
L' enfance de Jésus:
"Le très saint enfant bien aimé nous a été donne, il est né pour nous sur la route, et il a été placé dans une crêche: car il n'a pas trouvé place à l'hótellerie.

L 'Eucharistie:
"Jésus s'humilie tous les jours et il vieni tous les jours à nous sous d'humbles apparences" Adm 1.
Jésus se déclare petit et se range parmi les petits:
"Venez les bénis de mon Père. J'étais un étranger et vous m'avez accueilli. En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères c'est à
moi que vous l'avez fait" Mat 25.
L'on reconnaît ici la source de 1'injonction spontanee de François 1 Celano 38:
"La Règle comportait cette phrase : Qu'ils soient "petits "; or un jour qu'on lisait la Règle, il interrompit: je veux que notre fraternité s'appelle l'Ordre des Frères Mineurs ".
Un auteur capucin non identifié des premières générations a dit l'essentiel pour chaque frère en peti de mots: "Che sia fratello minore di Christo come fu lui nostro". Etre frère mineur du Christ comme Lui fut le nôtre.
Nos Constitutions 46:

"Notre prière est vraiment une prière de frère mineur quand nous vivons unis au Christ humble et pauvre, présentant au Père le cri des pauvres et partageant effectivement leurs conditions de vie".
Des traits du visagee du Christ humble et pauvre ont-ils ma préférence?

Me caractérisent-ils et comment?
Frères mineurs dans 1'Eglise servante.
C 'est un lieu sensible de la minorité franciscaine. Elle refuse toute préséance autre que celle requise par les charges actuellement exercées. Constitutions 84:
"Sur aucun homme, mais surtout sur aucun autre frère, nul frère ne se prévaudra jamais d'aucun pouvoir de domination. Comme dit le Seigneur dans l'Evangile, les princes de ce monde leur commandent, et les grands des peuples exercent le pouvoir; mais il n'en sera pas de méme parmi les frères: qui voudra être le plus grand parmi eux sera leur ministre et serviteur et le plus grand parmi eux sera comme le plus petit". 1 R 5
Sans zone d'exception: fraternité, ermitage, travail, voyage, maladie. Sans acception de personnes: lettrés ou non, nobles et travailleurs manuels, clercs et laics. Les rapports dans 1'Eglise sont des plus risqués pour la minorité:
"Monseigneur, si vous voulez que mes frères travaillent bien dans l'Eglise, maintenez-les en bas ". Frangois à 1'Evêque d'Ostie.

Un doute traverse 1'Ordre de siècle en siècle: "Jusqu'à quel point pouvons-nous maintenir notre implication dans les ministères institutionnels de l'Eglise sans compromettre notre témoignage de minorité?" Circ. 22
Les ministères sont moins en question que la manière de les exercer:
"La tàche que nous nous sommes assignée avec le septième conseil plénier, c'est de renouveler l'Ordre dans la ligne d'une minorité fondée sur le renoncement au pouvoir de dominer, le choix d'un humble service et l'identification avec ceux que la société dominante de nos jours a marginalisés . Circ. 22

En ce monde:
Ces paroles nous mettent face à nos relations à 1'Eglise et au monde. Point n'est besoin d'ajouter ou de redire à vos travaux. Deux citations de st François: l'une concernant le travail et 1'autre la mission sont d'une importance capitale pour la minorité. Le chapitre sept de la première Règle sur la manière de servir et de travailler ordonne :
"Que nul des frères en quelque lieu qu'il se trouve chez autrui pour servir ou pour travailler ne soit jamais ni trésorier, ni cellerier ni intendant dans les maisons où ils servent..
Le chapitre seize:
"Les frères qui s'en vont ainsi peuvent envisager leur róle spirituel de deux manières: ou bien ne faire ni procès ni disputes, étre soumis à toute créature humaine à cause de Dieu et confesser qu'ils sont chrétiens, ou bien s'ils voient que c'est la volonté de Dieu annoncer la Parole afin que les paiens croient".
Quelle simplicité et quelle confiance en 1'action de 1'Esprit! L'amour que Frangois préchait et l'amour dont il se savait aimé avait simplifié tout et toutes ses relations aux hommes, aux institutions, aux choses.
Il était mentalement et spirituellement en marge, ou du moins à distance des inquiétudes missionnaires. Mais comptant d'abord avec 1'Esprit du Seigneur et sa sainte opération il était vrai prophète en son temps.
Les rapports au monde contemporain et à la société sont, dirons-nous plus divers et plus complexes. Et cependant le charisme de François n 'a-t-il pas à s'y appliquer.
A chacun de mémoriser en cette journée, la grace qui lui est faite de vivre son temps, son âge, sa culture, sa foi et son obéissance fraternelle là où il est.
Qu'il se souvienne de cette affirmation des Constitutions 84 :
le pricipal apostolat du frère mineur est de vivre au milieu du monde la vie évangélique dans la vérité, la simplicité, la joie".

En conclusion
"qui est vrai frère mineur?"

repérons et considérons devant le Seigneur notre marque propre et vu que nous avons nos limites et que notre conversion à la minorité est inachevée, essayons de voir ce que nous pouvons, en pauvreté et humilité, donner et recevoir en fraternité.
'Puisse le septième conseil plénier de l'Ordre renouveler en nous l'esprit d'obéissance d'amour de sorte que nos fraternités deviennent vraiment de libres communions, sans domination...au service les uns des autres, de l'Eglise et du monde". Circ. 22

LA VIE FRATERNELLE EN MINORITE

Notre première méditation traitait de relations qui concernent le frère mineur en personne. Or François s'adressait au pluriel en ordonnant: "vous vous appellerez frères mineurs".
Qu'en est-il de notre volonté de vivre en frères mineurs ensemble. Telle est la question:.Ensemble, et non pas en personnes seulement, dans les rapports énumérés et brièvement commentés.
Une expérience de pélerin et étranger

"Nous sommes des pélerins venus d'Assise".

Les frères allaient ensemble de par le monde, s'arrêtaient ensemble pour prier dans les églises etc... Ils faisaient 1'expérience de la mission ensemble. Ils suivaient, non pas chacun son étoile, mais cette étoile qu'était pour eux François . L'étoile ne symbolise pas ici 1'idée ou le projet. Ils sentaient bien que leur nom n'était pas descendu du cerveau sur les lèvres de François mais qu'il avait jailli auparavant du coeur. Ce nom exprimait 1'expérience d'un homme vraiment sorti d'un monde pour un autre.

Ses visites aux petites églises, ses temps de retrait dans les grottes, ses soins aux lépreux étaient le versant visible et extérieur d'une expérience intérieure et secrète qui fit de lui un "pélerin et un étranger" en son monde. Et c 'était cet homme qu'ils suivaient. On sait qu'ils s'installèrent plus tard.
Nos fraternités sont aujourd'hui en leur ensemble installées. Quelques-unes sur le même site depuis des siècles ici ou là. Des frères sont maintenus ou s'arrangent pour étre maintenus des lustres voire toute leur vie sur même lieu. Et plus grave encore dans les mémes fonctions. Heureusement que nous sommes pourvus de frères qui ne tiennent pas en place longtemps. Mais voilà, ces frères dérangent.
Quelle expérience commune avons-nous du provisoire?

Est-ce que je ne freine pas personnellement ma fraternité par mes résistances aux déplacements?
Ne m'arrive-t-il pas de me faire irremplacable? Il y va de notre crédibilité.

Notre prière
Nos fraternités recueillent-elles la grâce de louange et de prière qui caractérise encore François d'Assise.
Un psaume nous fait dire: "Qu'il est bon qu'il est doùx d'habiter ensemble tous en frères". Le témoignage attendu et apprécié d'une communauté est sa vie fraternelle dans la concorde et la paix..La volonté de vivre et de prier ensemble n'est pas donnée à tous. C 'est de l'ordre de la grâce. Mais apprécions-nous la prière communautaire dans nos maisons?
Un engagement de communauté sur les chemins de la minorité requiert des frères une prière assidue, simple, humble comme celle du pauvre. Servir le Seigneur dans 1'humilité et la pauvreté en frères mineurs, c'est aussi attendre en pauvre. Être sûr que l'attente ne sera pas vaine Et déjà, méme avant d'avoir requ, remercier pour tous les biens préparés dans le Christ.
Puissions-nous prier en esprit d'humilité reconnaissante:
"Nous te rendons gràces parce que... tu as fait naître ton Fils...par sa croix, son sang et sa mort tu as voulu nous racheter de notre captivité". 1 R 23

"Nous t'adorons ôtrès saint Seigneur Jésus -Christ ici et dans toutes les églises qui sont sur toute la terre et nous te bénissons d'avoir racheté le monde par ta sainte croix.. "
La volonté d'étre mineurs

Les admonitions 2 et 3 de saint François impressionnent par leur appel à notre volonté d'être mineurs. Une question surtout toute simple. Redoutait-il pour ses frères les combats qu' il eut personnellement à livrer pour 1'obéissance à 1'Evangile?
Disons avec les mots de nos jours qu'il a lutté contre les forces de rivalité, de compétition. Qu'il s'est détourné du désir humain de promotion sociale et ecclésiale. Avec nos mots encore, disons que renongant aux privilèges, il demande même à des droits recus ou acquis. Selon sa terminologie, il s'est engagé dans une lutte sans concession contre " sa volonté propre".
Remarquons encore dans la circulaire 22 de notre frère John Corriveau le méme appel à la volonté. Notre vouloir seraitil donc notre point faible?
Ceux qui sont regus à l'obéissance promettent de grandes choses. Et ce conseil plénier de l'Ordre comprend en lui, je pense l'appel à poursuivre cet engagement à 1'obéissance sous l'aspect de la minorité.
Mais voulons-nous étre frères mineurs? L'insistance du poverello sur la volonté et l'obéissance aimante ne donne-t-elle pas le fond de sa pensée?
Il met en perspective réciproque le Seigneur et 1'homme , en pratique deux vouloirs:
C 'est par la sainte volonté du Seigneur que 1'univers et 1'homme sont crées, sauvés et sanctifiés 1 R 23
Et en face, si l'on ose dire :"Qui s'approprie sa volonté mange de l'arbre de la science du bien." Adm. 2
François ne s'embarrasse pas de savoir si et comment deux volontés peuvent se concilier. Par exemple, si l'une au moins devra se démettre ou être absorbée par l'autre. Et pourquoi ce retrait du débat sur la liberté? -Parce qu'il ne comprend pas ?
- Non, ce n'est pas son centre d'intérêt. Son centre est 1'amour qu'il désire humblement en se reconnaissant petit, pécheur et indigne. Et du coup il comprend la valeur de 1'obéissance humble et aimante. On peut ici évoquer saint Augustin : "Amène-moi quelqu'un d'aimant et il comprendra. "

Soyons mineurs par 1'humilité entre nous.

Soyons humbles et frères mineurs par 1'acceptation des ministères qui nous rapprochent des petits, par l'acceptation des ministères où les petits peuvent nous aborder.
Soyons des communautés abordables. Bref, humbles dans le monde des hommes tout simplement.
Qu'en est-il de notre Ordre de frères mineurs? Quelques vingt ans après la mort de François, l'impulsion originelle donnée par le fondateur s'est affaiblie. Beaucoup de frères ne se l'approprient plus.
Nonobstant les réformes, des écrits pointent du doigt 1'ambition, la rivalité, le désir du pouvoir, 1'attachement aux charges. Des frères donnent 1'impression d'étre asservis à leur volonté propre sous couleur d'austérité et de pauvreté. Y compris des Capucins. Ceci donne à réfléchir. Et aujourd'hui? Quelle conversion devons-nous opérer pour revenir s'il le faut à la minorité fraternelle?
Heureux qui aime la sainte volonté du Seigneur!

Etre nous-mêmes encore?
Vouloir c'est ordonner c'est-à-dire être maître de disposer et de choisir la vie fraternelle en minorité. Oser, penser par nous-mémes, assumer des responsabilités c'est devenir adulte et majeur.
Ce qui n'est de soi en rien contesté par la volonté de minorité. S'il fallait lui trouver un opposé on pourrait prendre le terme de arrogance avec le frère ministre général .
Pouvons-nous nous considérer purs de traces d'arrogance les uns par rapport aux autres, d'une génération à une autre, d'une forme d'apostolat à une autre, d'une circonscription à une autre. L'arrogance blesse. L'humilité guérit.
Nous pouvons nous sentir "infériorisés", disons "minorisés"par des frères du rang comme nous ou en responsabilité. Saint François en parle:
"Un sujet sent parfois qu'une autre orientation serait meilleure et plus utile pour son àme que celle qui lui est imposée. Qu'il fasse à Dieu le sacrifice de sa volonté. Telle est la véritable obéissance à base d'amour. " Adm. 3
L'appel au courage d'être mineur revient une fois encore. Ni servilité ni démission. Mais courage de faire humblement la vérité les uns pour les autres.
"Nous avons promis de grandes choses"
Vivre en communauté de vie fraternelle requiert force d'âme. Et pourquoi, en définitive? -Parce qu'il faut saisir, maîtriser et offrir pour une plus grande ressemblance à Jésus serviteur sa propre volonté. C 'est évidemment à souhaiter que la majorité des frères s'accordent là -dessus. L'on comprend bien que pour d'aucuns ce soit crucifiant.
Un mot de Nelson Mandela est éclairant:
" Dieu ne nous a pas créés pour jouer petit".
A 1'expérience, nous pouvons vérifier que le maximum que nous pouvons donner est notre volonté. Ce n 'est pas jouer petit. Cela implique que 1'on se possède soi-méme, que 1'on dispose de soi. A ce compte, la minorité n 'est pas la médiocrité. Nous nous engageons avec Jésus:
" Le Fils de l'homme n 'est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie pour la multitude".
Son dernier mot n 'est pas à la mort:
"ma vie nul ne la prend, c'est moi qui la donne".

Le testament
" Nous étions des gens simples et nous ne voulions rien de plus "
Ces paroles sont-elles imprégnées de nostalgie, et de déception? Les Frères ont voulu plus. Ils avaient des raisons pour justifier un plus.
Le testament rappelle la grâce et la fraicheur originelles d'une vie qui sort du siècle. Les frères ont-ils compris?
N 'en faisons pas le procès. Interrogeons -nous sur le présent. Comprenons François et accueillons- le, lui qui signe son testament de frère, petit, pauvre et serviteur.

 

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