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L’Ordre de frères

 
MEMOIRE DU GROUPE DE TRAVAIL SUR L’IDENTITE FRANCISCAINE DE NOTRE ORDRE
(Supplément au Rapport du ministre général)
 

Ce bref mémoire vise à exposer l’état de la question de notre identité franciscaine sous deux aspects : les développements intervenus au cours du sexennat qui vient de finir et la portée de la question dans l’histoire de notre Ordre, aujourd’hui et au cours du passé récent.


I. QUELQUES FAITS IMPORTANTS

1. NOTRE REPONSE AUX APPELS DE L’ÉGLISE

1.1 Il y a dans l’histoire récente de l’Ordre et dans son actualité même, un chapitre vraiment fondamental: c’est le relevé des actions entreprises partout et à tous les niveaux de l’Ordre pour répondre à l’appel de l’Église réclamant le renouveau de la vie religieuse. Lorsque l’on considère les principes énoncés par le concile pour le renouveau et l’adaptation des instituts religieux, on constate à l’évidence que notre Ordre s’est employé surtout, par un choix délibéré, à étudier en profondeur, d’une part, la vision évangélique et les intentions de François, notre fondateur et, d’autre part, la manière dont nous pourrons vivre cet idéal. Ce sont là, en somme, la visée et l’inspiration du projet capucin et de la saine tradition de l’Ordre.

1.2 De recherches en réflexion et en expériences, nous sommes arrivés à cerner dans les mots frères et fraternité le cœur profond de la forme de vie évangélique révélée à François par le Très-Haut. Conséquemment, nous avons pu nous identifier clairement comme « un Ordre de frères » (Const. 83, 6 ; 115, 6), sans qualificatif spécifique de « clercs » ou de « laïcs ». En d’autres mots, nous sommes un Ordre dont tous les membres, du fait de la même vocation religieuse, sont égaux et appelés à réaliser leur vocation sans distinction, dans le droit fil de la règle évangélique de la charité fraternelle: « Tous, vous êtes des frères » (Mt 23, 8 ; 1R 22, 35). Ainsi François, d’instinct, avait-il saisi la réalité théologique sous-jacente à l’état religieux qui, « de sa nature, n’est ni clérical ni laïc » (can. 588, 1).

1.3 Fondé sur l’Évangile, le charisme franciscain s’exprime concrètement dans la vie des frères à divers niveaux: dans la vie spirituelle, dans les occupations, dans l’apostolat, dans la législation et les institutions. Ce principe — la priorité de la vie en fraternité évangélique — nous impose des choix radicaux, selon notre promesse de « vivre l’évangile de Jésus-Christ » (cf. 1R, Prologue). François a vécu toutes les dimensions de ce principe: la prière, la minorité, la pauvreté, la pénitence, la présence au milieu des pauvres, le témoignage et le service, l’option pour la paix, la justice et le respect de la création, etc. (cf. CPO 4, 36ss ; CPO 5). Par-dessus tout, la fraternité évangélique doit être la norme première de notre formation franciscaine (un exercice qui dure la vie entière), tout comme elle doit être le critère qui évalue notre mission au service de l’Église et du monde. « Le témoignage prophétique d’une fraternité vécue est au centre de notre mission d’évangélisation » (CPO 5, 21). « Le principal apostolat du frère mineur est de vivre au milieu du monde la vie évangélique dans la vérité, la simplicité, la joie » (Const 145, 2).

1.4 Deux points importants de l’enseignement de Jean-Paul II méritent d’être rappelés dans ce contexte. Ils montrent bien que notre souci n’est pas étranger aux autorités actuelles de l’Église et ils sont en parfaite harmonie avec l’axe majeur du renouveau capucin actuel.

• Lors du chapitre général de 1982, le pape nous a dit: « Vous avez redécouvert votre inspiration d’origine en réfléchissant, éclairés par de nouvelles sensibilités, sur le nom même que vous a légué votre père s. François. Et ce nom, c’est celui de Frères mineurs. Dans ce nom, en fait, votre père a enchâssé le contenu évangélique qui lui paraissait le plus précieux et qui était le plus près de son cœur: la fraternité et la minorité, l’amour des autres comme frères et le choix pour soi-même de la dernière place à l’exemple du Christ venu “non pour être servi mais pour servir” (Mt 20, 28). Cela démontre que le retour aux sources, souvent, est aussi la meilleure voie d’adaptation aux besoins du temps présent et la meilleure réponse aux signes des temps » (5 juillet 1982).

• Et, au chapitre général de 1988, le pape nous a dit encore: « La caractéristique propre de l’identité capucine c’est le primat de la vie en fraternité évangélique, enrichie d’une expérience contemplative intense et vécue dans la pauvreté radicale, dans l’austérité, la simplicité, la pénitence joyeuse et la disponibilité entière pour le service de tous » (12 juillet 1988). Cette déclaration du pape a un précédent direct dans le rescrit de la Congrégation des religieux et des instituts séculiers (25 décembre 1986) qui approuvait nos Constitutions. Ce rescrit définit officiellement les capucins comme des religieux qui, par-dessus tout, « s’efforcent de vivre la vie de fraternité évangélique, appuyés principalement par l’esprit de prière ».

1.5 L’identité franciscaine de notre Ordre entraîne certaines conséquences juridiques importantes dans ce que l’on pourrait appeler le domaine structurel ou institutionnel. S. François, avec sa clarté de vue et sa simplicité caractéristique, avait déjà envisagé ces conséquences et leur application concrète. Il ressort des écrits et de la pratique de s. François qu’il a voulu former une fraternité évangélique dont tous les membres, clercs ou laïcs, seraient unis dans une unique famille sans aucune distinction instituée, même pas en ce qui concerne l’accès à l’office de supérieur. Un exemple suffit à le montrer: François, explicitement, a tenu compte de la possibilité normale de l’élection d’un frère non-prêtre à l’office de ministre provincial et a inclus une provision pour ce cas dans sa règle « confirmée par l’autorité apostolique » du pape Honorius III le 20 novembre 1223 et précédemment « approuvée par son prédécesseur le pape Innocent III »: « Les ministres eux-mêmes, s’ils sont prêtres, leur [aux frères qui ont péché] imposeront une pénitence avec miséricorde; s’ils ne sont pas prêtres, ils la leur feront imposer par d’autres prêtres de l’Ordre » (2R 7). La même règle énonce, comme une éventualité normale, que les frères auront « un des frères de l’Ordre comme ministre général » sans nulle distinction (2R 8). Que le pouvoir ecclésial du gouvernement de l’Ordre — le ministerium fratrum ou service des frères (2R 17) soit ouvert à tous les frères fut donc proposé « au seigneur pape » et vécu ensuite comme une conséquence de l’identité évangélique de frères mineurs telle que François l’avait voulue. Il peut être utile, encore, de souligner que la Curie romaine approuva sans difficulté cette large égalité fraternelle, même au niveau institutionnel, à une époque ou abondaient en cette Curie d’éminents canonistes, à commencer par Innocent III lui-même et le cardinal Hugolin (le futur Grégoire IX). Et il faut reconnaître aussi que dans la pratique, comme en témoigne l’histoire franciscaine, le projet du fondateur n’est pas demeuré simple éventualité juridiquement admise. Tout au contraire ! L’histoire de l’Ordre franciscain, et non seulement du vivant de François, présente de nombreux frères non-clercs exerçant les offices de supérieur « majeur » ou de supérieur « local ».

1.6 Un fait de notre histoire capucine mérite d’être rappelé ici à cause de son extrême importance. Précisément parce qu’elle fait partie de l’héritage que nous avons reçu de s. François, la confirmation par le pape Pie V de la tradition de notre Ordre a une valeur exceptionnelle. Ainsi, nos Constitutions, révisées en 1575, déclarent: « Cependant, nonobstant le décret du saint concile de Trente [qui excluait les frères laïcs de l’office de supérieur et leur enlevait la voix active et la voix passive], par déclaration et concession de Pie V, d’heureuse mémoire, tous les frères profès, clercs ou laïcs, auront voix active. Mais nul n’aura voix passive avant d’avoir complété quatre ans dans notre congrégation » (Const. 1575, chap. 8). Cette phrase est demeuré dans les Constitutions des capucins depuis ce temps et elle a laissé son empreinte sur l’histoire de l’Ordre des capucins presque jusqu’à nos jours. En réalité, cette antique tradition de l’Ordre des capucins — si claire à ce propos et si particulière à notre groupe — n’est rien de plus que la confirmation logique de la pensée de s. François et des pratiques qu’il a initiées.

1.7 En harmonie avec cet arrière-plan franciscain et capucin, les Constitutions de l’Ordre, révisées à la lumière de Vatican II et approuvées par la Congrégation des religieux et es instituts séculiers (25 décembre 1986), stipulent: « Dans l’ensemble de l’Ordre, dans les provinces comme dans les fraternités locales, toutes les charges et tous les services doivent être accessibles à tous les frères, en tenant compte toutefois que pour certains actes un ordre sacré est requis. » (Const. 84, 5). « Puisque nous sommes un ordre de frères, en accord avec la volonté de saint François et l’authentique tradition capucine, tous les frères de vœux perpétuels peuvent avoir accès à toutes les charges et fonctions, à l’exception de celles qui requièrent un ordre sacré. » (Const. 115, 6). Les rédacteurs de ces textes avaient aussi une autre source d’inspiration, cette déclaration importante de Vatican II: « Cependant, les monastères et instituts masculins qui ne sont pas entièrement laïcs (non mere laicalia) peuvent, par leur nature même, admettre des clercs et des laïcs, selon leurs constitutions, sans distinction de rang et avec les mêmes droits et obligations, sauf pour ce qui découle des ordres sacrés » (Perfectae Caritatis 15). L’importance de cette déclaration conciliaire est extraordinaire et c’est elle qui a servi de base au commentaire décisif de Jean-Paul II lors d’un discours à la session pléniaire de la Congrégation des religieux et des instituts séculiers le 24 janvier 1986: « Vatican II parle d’instituts “non mere laicalia” (PC 15). Tout cela nous montre comment le Saint Esprit, toujours à l’œuvre dans l’Église, fait surgir de la racine perpétuellement jeune du baptême et du tronc antique des conseils évangéliques de nouvelles structures, de nouveaux instituts et de nouveaux ministères laïcs. En stipulant que “l’état de vie consacrée, de sa nature, n’est ni clérical ni laïc” (can 588, 1), le Code de droit canon a voulu reconnaître cette réalité, laissant libre l’Esprit de Dieu de suggérer de nouvelles possibilités susceptibles de répondre aux besoins nouveaux de l’apostolat ».

1.8 Il convient donc, pour conclure, d’énumérer encore quelques étapes marquantes de l’histoire de notre Ordre. La confirmation dont on a parlé plus haut, accordée par s. Pie V à la requête de nos frères, fonde bien le fait que l’Ordre des capucins, dès sa fondation, s’appliquait les normes de la législation franciscaine en matière de voix passive et de voix active aux élections capitulaires. Ces normes sont demeurées substantiellement inchangées jusqu’au début du siècle dernier. À ce moment, la dynamique uniformisante du Code de 1917, en particulier, fit sentir son effet. En même temps, l’attitude constante du Saint-Siège durant certains épisodes où l’égalité juridique des frères était menacée ou contestée est éloquente: l’Église a confirmé avec constance et sans dévier la jurisprudence séculaire de l’Ordre et a respecté et fortement protégé nos coutumes saines et légitimes. Cette pratique du Saint-Siège et celle de l’Ordre prouvent qu’ils étaient tous deux conscients de l’importance capitale de la question et de ses points particuliers. La reconnaissance de l’Ordre comme institut « ni clérical ni laïc » — avec toutes les conséquences qui en découlent — dépend de sa nature de fraternité, telle que voulue par François, et des motivations évangéliques sous-jacentes à la profession d’une vie de frère.

2. QUELQUES DIFFICULTES DE PARCOURS

2.1 Après avoir pratiquement terminé le travail de révision de nos Constitutions — inspiré principalement par le désir de retour aux sources du charisme du fondateur tel que le demandait l’Église — nous nous sommes heurtés à quelques obstacles. Le 7 juillet 1984, la Congrégation des religieux et des instituts séculiers nous a informé que le texte de nos nouvelles Constitutions avait reçu une approbation assortie de « quelques observations ». La principale observation était celle-ci: « Insérez, quelque part dans le texte, que l’Ordre est un institut clérical ». Plus tard, renouvelant la même demande, on nous donna même la formulation exacte et le lieu où l’insérer (au no 115, 6): « Puisque nous sommes un Ordre de frères, en accord avec la volonté de saint François... à l’exception de celles qui requièrent un ordre sacré, puisque l’Église compte notre Ordre parmi les instituts cléricaux. Pour accéder validement... » (Ordo enim noster... ; la conjonction enim confirme ou explique la clause qui la précède et se traduit par puisque, du fait que).

2.2 Il est sans doute utile de rappeler que nous ne sommes pas les seuls confrontés à ce problème. Nombre d’instituts religieux se sont retrouvés dans la même situation même si le cas des franciscains montre quelques particularités qui ont été reconnues, lors du synode des évêques sur la vie consacrée, par le pape lui-même et par l’ensemble des membres de cette assemblée.

2.3 Le ministre général et son définitoire, soutenant qu’il s’agissait d’un grave problème de conscience pour notre Ordre, ont considéré impossible d’accepter le changement qu’on nous demandait et ont fait appel auprès de la Congrégation le 22 janvier 1987. Nous avons fait maintes tentatives d’exposer nos difficultés, expliquant en particulier que nous ne pouvions pas insérer dans notre droit constitutionnel propre un élément externe contraire à l’intention de notre fondateur, à la nature et aux saines traditions de notre Ordre et aux décisions des chapitres généraux récents qui avaient rédigé les Constitutions (depuis 1968). Mais la situation n’a pas bougé.

2.4 La Congrégation a insisté sur l’impossibilité absolue d’un autre type de vie consacrée que les deux qui sont clairement et exclusivement admis par le nouveau Code de droit canonique (can. 588, 2-3): instituts cléricaux et instituts laïcs. Elle a maintenu sa position même après qu’une réponse du Conseil pontifical pour l’interprétation des textes législatifs (26 mai 1987) n’eût pas exclus, et qu’il admît même implicitement, la possibilité d’autres catégories d’instituts en plus des deux qui sont explicitement mentionnées dans le Code. Cette interprétation plus large a été fortement défendue durant le synode sur la vie religieuse (14 octobre 1994), par le cardinal Rosalio José Castillo Lara, S.D.B., qui était alors président du Conseil pontifical. Plus encore, la Congrégation prit la position d’affirmer un lien inhérent entre le pouvoir de juridiction dans l’Église et le sacrement de l’ordre. Selon cette vue, ceux qui n’ont pas reçu le sacrement de l’ordre, au moins le diaconat, ne peuvent participer au pouvoir de juridiction ecclésiastique. Pareil principe, cependant, semblerait soulever d’importantes difficultés quant à la doctrine, aux lois et aux pratiques séculaires de l’Église. Finalement, on nous proposa de tenir une sorte de référendum pour que tous les membres (directement ou par l’intermédiaire d’une intervention spéciale du chapitre général, par exemple) puisse se prononcer sur la nature de l’institut. Une telle procédure soulève nombre de difficultés juridiques. Il faudrait d’abord restreindre minutieusement le problème à ces instituts qui « au cours de leur histoire, ont pris une forme différente de celle que voulait le fondateur » (Jean-Paul II, Vita Consecrata, 61). Et cela, évidemment, ne s’appliquerait qu’aux cas où ces changements sont le fait du libre choix de l’institut et non pas le fait d’influences extérieures. L’histoire de notre Ordre montre à l’évidence que nous ne devrions pas, et en fait, que nous ne pouvons pas nous demander «s’il est possible et opportun de revenir à l’inspiration originale » (VC, 61), c’est-à-dire à l’intention du fondateur. De plus, si d’aventure une majorité de frères décidaient que nous sommes un Ordre clérical, il serait bien étonnant que cela ait force de loi tout en étant manifestement contraire à l’intention explicite de notre fondateur, confirmée par les plus hautes autorités de l’Église. Nous ne cherchons pas à changer la nature de notre Ordre, mais à obtenir la « reconnaissance » de l’Ordre au plan historique, juridique et charismatique tel qu’il a été voulu par s. François et tel qu’il nous a été fidèlement transmis par la tradition. Ce problème, l’Ordre s’est appliqué à le traiter en répondant aux normes claires de l’Église elle-même alors qu’elle mettaient en application les décisions du concile Vatican II. Après des années de travail consciencieux dont les résultats ont été approuvés par les derniers chapitres généraux et incorporés dans nos Constitutions actuelles, approuvées par le Saint-Siège, cette tâche est dorénavant complètement accomplie.

2.5 Le problème était si délicat et si difficile à résoudre que le ministre général et son définitoire, poussés par un grave devoir de conscience, en ont appelé directement au pape. Ils n’ont pas fait un recours juridique, mais ont simplement demandé comme une grâce l’autorisation de vivre suivant le charisme de notre Ordre tel que s. François nous l’a confié et tel qu’il a été préservé et transmis par la tradition constante et légitime de l’Ordre (lettre du 25 décembre 1987). Nous ne pouvons donc pas nous considérer « comptés parmi les instituts cléricaux ». Nous savons bien que le pape nous est proche, qu’il nous comprend sincèrement et qu’il nous a promis, de manière explicite et formelle, de répondre en temps opportun à notre demande humble et confiante. Évidemment, entre-temps, nous n’avons toujours pas inséré dans nos Constitutions l’« addition » mentionnée plus tôt. Il est compréhensible que la réponse ait tardé plus qu’on ne s’y attendait car, comme il ressort du synode sur la vie consacrée, elle peut avoir de nombreuses répercussions sur la vie de l’Église, sur le droit universel ainsi que sur le droit particulier des instituts religieux.

2.6 Dans ce contexte, il faut garder en mémoire quelques faits saillants:

• En concluant un rapport sur « Les frères non-clercs dans l’Ordre franciscain capucin » donné le 23 janvier 1986 lors d’une réunion plénière de la Congrégation des religieux et des instituts séculiers, le fr. Flavio Roberto Carraro, ministre général, déclara ce qui suit: « Je sais bien que je ne m’adresse pas à un tribunal de juges, je parle plutôt, en fils de l’Église, à sa hiérarchie qui est toujours particulièrement attentive à la voix de l’Esprit. C’est pour cela que je me permets de vous révéler mon état d’âme actuel, que partage aussi le conseil général tout entier. Si je devais, au cours de mon service de ministre général, promulguer un texte de nos Constitutions qui déclarerait que notre Ordre est un “ordre clérical” j’aurais le sentiment d’agir contre ma conscience. Et cela me cause détresse et angoisse profondes ».

Jean-Paul II, dans un message du 18 septembre 1996 au frère John Corriveau, ministre général, à l’occasion du Congrès international de l’Ordre sur les dimensions laïques de la vocation capucine, a insisté délibérément sur le lien entre l’identité de notre fraternité franciscaine et capucine et la nature des instituts dits « mixtes » auxquels se réfère le no 61 de Vita Consecrata. Ce sont ceux qui, « dans la visée originale de leur fondateur, ont été conçus comme des fraternité dont tous les membres — les prêtres et ceux qui n’étaient pas prêtres — étaient considérés comme égaux entre eux ». Nous ne pouvons pas savoir si le pape, lorsqu’il nous a adressé ce message, avait présente à l’esprit notre lettre du 25 décembre 1987. Nous sommes cependant certains de deux choses: qu’il est bien conscient du malaise que nous portons au cœur depuis plusieurs années et aussi que la substance de son message représente la réponse très claire et la plus belle possible à notre requête humble et confiante de Noël 1987. Certainement, notre identité franciscaine, reconnue par le pape, ne nous permet pas de nous situer parmi les instituts dits « cléricaux ».

La « pratique » de la Congrégation est elle aussi lourde de sens:

• Aux capucins, elle a accordé de nombreuses dispenses pour que nous puissions nommer des frères non-clercs supérieurs locaux. De plus, en deux cas, elle a consenti à la postulation de frères laïcs comme supérieurs majeurs (4 mai 1983 et 10 juillet 1986).

• À d’autres instituts qui se prévalaient des mêmes raisons que nous, elle a concédé une solution générale en permettant que leurs frères non-clercs soient supérieurs locaux et supérieurs majeurs.

2.7 Pour compléter le tableau, il nous faut dire que la plupart du temps, nous nous sommes trouvés seuls à mener ces négociations avec le Saint-Siège. Ce n’est que sur le tard, après 1994, que nous avons commencé à travailler avec les Frères Mineurs sur la base d’une identité de vue claire et évidente. Cependant, malgré la cohérence de nos arguments communs, les choses ne sont pas encore clarifiées du côté de la Congrégation. Que certaines questions sont restées bloquées depuis le synode sur la vie consacrée et que cela conditionne le dialogue pour quelque temps n’est pas la moindre des causes de cet état de fait.

II. SURVOL DU SEXENNAT 1994-2000

Pour les raisons citées plus haut (no 2.7), il y a peu à dire sur des initiatives de notre part sur le sujet de notre identité franciscaine.

1. DANS LE CADRE DU SYNODE SUR LA VIE CONSACREE

Quelques confrères ont fait des interventions au synode: interventions publiques du fr. John Corriveau le 10 octobre et du fr. Flavio Roberto Carraro, ex-ministre général, le 11 et la présentation du fr. Ignatius Feaver le même jour. On pourrait ajouter encore les interventions de Mgr Franghiskos Papamanolis, OFMCap., le 6 octobre et celle de Mgr John Aloysius Ward OFMCap., le 11 octobre.

Le 13 juillet 1995, deux lettres signées par notre ministre général et par le fr. Hermann Schalück, ministre général des Frères mineurs ont été adressées, l’une au pape et l’autre au cardinal Jan Peter Schotte, CICM, serétaire du synode des évêques. Elles réitéraient nos attentes fondamentales et soulignaient volontairement la Proposition 10 du synode qui énonce un principe bien inspiré à partir duquel nous pouvons nous identifier comme instituts qui ne sont ni cléricaux ni laïcs en fidélité à l’esprit et à l’intention de s. François. De fait, cette proposition du synode appelait la reconnaissance dans l’Église d’instituts dits « mixtes » et en esquissait la nature essentielle comme: « des instituts religieux dans lesquels, selon l’intention du fondateur, tous les membres sont égaux, qu’ils soient clercs ou laïcs, “sans distinction de rang et avec les mêmes droits et obligations, sauf pour ce qui découle des ordres sacrés” (PC 15). Il est proposé en outre que, lorsque cela est demandé par le chapitre général, toutes les charges de gouvernement soit ouvertes à tous sans distinction » (Proposition 10).

Il faut aussi se souvenir, sur le même propos, de la visite des deux ministres généraux, fr. John Corriveau et fr. Hermann Schalück au cardinal Eduardo Martínez Somalo, préfet de la Congrégation des Instituts de vie consacrée et des Sociétés de vie apostolique.

À chacune de ces démarches auprès de personnes et d’institutions du Saint-Siège, nous avons toujours représenté que tous les instituts que le synode a appelés « mixtes » n’ont pas le même profil juridique, même en ce qui regarde leur charisme fondateur et leurs saines traditions. Nous avons donc affirmé que nous souhaitons ré-énoncer dans toute sa plénitude, notre particularisme d’origine en ces matières, aussi bien par les pratiques de notre vie que par notre droit propre.

2. L’EXHORTATION APOSTOLIQUE VITA CONSCRATA
(25 MARS 1996)

Le paragraphe 61 de ce document papal annonçait l’établissement d’une commission chargé « d’étudier et de résoudre les problèmes liés aux instituts “mixtes”. Il est nécessaire d’attendre les conclusions de cette commission avant de prendre des décisions conformes à ce qui sera déterminé par l’autorité ». À ce sujet, nous ne pouvons noter que trois choses: que la présence de notre Ordre aux travaux de cette commission a été purement symbolique; que nous sommes incapables de prévoir les conclusions qui émergeront de ce travail ni quand elles seront publiées; et plus que tout que nous ne savons pas si le Seigneur peut encore ajouter de nouveaux revers à nos efforts et à nos attentes.

3. LE MESSAGE DU PAPE AU MINISTRE GENERAL
(18 SEPTEMBRE 1996)

Voir ci-dessus ce que nous avons dit de ce don du Saint-Père qui est extrêmement positif dans le contexte de nos attentes

4. L’IDENTITE DE L’ORDRE FRANCISCAIN AU MOMENT DE SA FONDATION (1999)

Cette étude est familière à tous parce qu’elle a été traduite en plusieurs langues et envoyée à toutes les circonscriptions de l’Ordre. Elle traite des points fondamentaux qu’il faut saisir pour comprendre ce que la forme de vie évangélique que François a voulue et instaurée a de spécifique du point de vue théologique et juridique. Pour cette raison précisément, l’étude dégage des horizons qui sont partiellement nouveaux et qui nous permettent d’identifier la place qui nous revient de droit et la terminologie qui peut désigner ce qui est proprement franciscain parmi les différents types d’instituts identifiables aujourd’hui: cléricaux, laïcs, à la fois cléricaux et laïcs ( i.e. « mixtes »), et ceux qui ne sont ni cléricaux ni laïcs, en d’autres mots les instituts « indifférents », ceux qui par leur nature ne prennent pas en compte le statut laïc ou clérical (comme ce fut le cas de la forme de vie que François a initiée comme fondateur). Première étude de ce type qui ait jamais été publiée par la Conférence des ministres généraux du Premier Ordre et du TOR, elle a été rédigée par une commission inter-franciscaine. Le cardinal Martínez Somalo, préfet de la Congrégation, l’a qualifiée de « point de référence indispensable, outil de choix pour comprendre la “pensée” du fondateur sur l’identité de la famille religieuse franciscaine naissante » (30 juin 1999).

CONCLUSION

Certaines choses sont sûres: nous avons parcouru un long chemin mais nous ne sommes pas encore arrivés au terme du parcours. D’autres difficultés peuvent nous attendre encore.

Quel impact auront les clarifications officielles promises au synode sur la vie consacrée (VC 61) sur ce sujet particulier de notre identité franciscaine?

Nous attendons l’avenir dans la foi, l’espérance et la paix. En même temps, notre attitude est faite de responsabilité lucide et de vigilance face aux défis de notre propre charisme, non seulement dans l’étude et la réflexion mais aussi, et plus encore, dans la fidélité de la vie quotidienne.

Chaque chapitre général est un moment de grâce exceptionnel. Il serait donc utile que ce rapport soit reçu comme plus qu’une « note explicative ».
Ce condensé d’histoire, providentiellement nous semble-t-il, nous fait trois invitations:

• Invitation à remercier Dieu pour le bien et la lumière que notre Ordre a tirés, au cours des décennies récentes, de cette quête joyeuse de la redécouverte de notre identité franciscaine;

• Invitation à remercier les frères chargés de responsabilités particulières qui ont aidé l’Ordre, à différents niveaux, à comprendre notre identité religieuse spécifique et à la vivre plus intensément;

• Invitation à profiter de ce chapitre général pour confirmer notre démarche au point où elle est arrivée et pour nous engager à identifier notre charisme en fidélité à Vatican II et au magistère de l’Église;

• Invitation, plus forte encore, à assurer la nouvelle équipe de frères chargée de gouverner et d’animer notre Ordre de notre appui fraternel entier pour le reste du parcours qui les attend dans la promotion de notre identité au cours des six prochaines années.

 
Fr. Francisco Iglesias, OFM Cap.
Fr. Teodosio Mannucci, OFM Cap.
Fr. Giampiero Gambaro, OFM Cap.
 
     
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